CHAPITRE III

07/01/2011 - Lu 795 fois
  • Note moyenne : 5.00/5

Note moyenne : 5.0/5 (1 note)

L'AOUA - LES YOUCAS DE LA BASSE AOUA - UN NOUVEAU QUARTIER EN GUYANE FRANÇAISE - EXPÉDITION DE BONI CONTRE POKETI - LES PREMIERS GRANDS SAUTS DE L'AOUA - COTTICA - UN ROI PROTÈGE - RELAIS DE POSTE - LES VILLAGES BONIS - LES PLACERS DE L'AOUA - L'ININI - RÉCAPITULATION DES NOIRS RÉFUGIES - COUP D'ŒIL D'ENSEMBLE SUR LES NOIRS RÉFUGIES - MARONI ET OYAPOK

-------------------------

 

PIROGUES INDIENNES

PIROGUES INDIENNES

CHAPITRE III

L'AOUA - LES YOUCAS DE LA BASSE AOUA - UN NOUVEAU QUARTIER EN GUYANE FRANÇAISE - EXPÉDITION DE BONI CONTRE POKETI - LES PREMIERS GRANDS SAUTS DE L'AOUA - COTTICA - UN ROI PROTÈGE - RELAIS DE POSTE - LES VILLAGES BONIS - LES PLACERS DE L'AOUA - L'ININI - RÉCAPITULATION DES NOIRS RÉFUGIES - COUP D'ŒIL D'ENSEMBLE SUR LES NOIRS RÉFUGIES - MARONI ET OYAPOK

Pour entrer dans l'Aoua on longe un grand îlot appelé Grand Santi (grand banc de sable), qui sépare l'Aoua de l'Abounami, grand affluent de droite du Maroni. C'est à l'extrémité méridionale de Grand Santi que l'officier commandant les forces hollandaises opérant contre Boni établit son quartier général pendant les luttes qui eurent lieu dans l'Aoua contre le fameux chef de révoltés.
Immédiatement au-dessus de l'îlot de Grand Santi, on rencontre, dans un îlot, un premier village youca d'une douzaine de cases habitées.
Les Youcas occupent aujourd'hui la Basse Aoua jusqu'à Gonini Crique, rive gauche, et à Dagouédé, rive droite, - bien que les Bonis considèrent cette rivière comme leur propriété exclusive. De nombreux abattis Youcas se font actuellement sur la rive française.
Du pays Paramaca au pays Boni, dans le Haut Maroni et la Basse Aoua, sur la rive française et dans nos îlots du fleuve, on ne compte pas moins, aujourd'hui, de 515 Youcas.
Si l'on ajoute à ces 515 Youcas les 150 Bonis du district d'Apatou, les 50 Paramacas habitant en terre française à Abouca et à Nasson, plus les 325 Bonis habitant les villages de la rive française de l'Aoua, on arrive à un total de 1 040 noirs réfugiés en terre française, constituant, d'Hermina à la rivière Inini, un assez sérieux élément de peuplement et de colonisation.
Tous ces noirs se trouvant sur notre territoire incontesté, la création d'un quartier du Haut Maroni, s'étendant du territoire pénitentiaire à la rivière Inini, s'imposera d'ici quelques années. La plupart de nos quartiers actuels de Guyane n'ont pas 1 000 habitants, et ne présentent pas, il faut bien le reconnaître, un développement de civilisation beaucoup plus imposant.
Toutefois, comme l'assimilation immédiate serait assurément chose prématurée, l'administration des anciens commissaires-commandants des quartiers de la Guyane avant 1870 pourrait parfaitement convenir au nouveau territoire, en attendant la créolisation complète des Bonis et des Youcas. Ce serait, en effet, un territoire nouveau, à côté des 13 petits Etats ou quartiers constitués en communes que compte la colonie, et à côté du territoire pénitentiaire.
L'exode des Youcas est un phénomène très digne d'intérêt. Leur Tapanahoni étant trop peuplé pour les besoins de leur pêche et de leur chasse, les terres de cette rivière étant de qualité médiocre pour les abattis, les Youcas sont forcés d'émigrer. Ils ne sont encore que cinq cents sur notre territoire, mais dans dix ans ils pourraient bien être trois ou quatre fois plus nombreux.
C'est à Langa Tabiki (l'île longue) et à la côte française d'en face, que se trouve le centre principal des Youcas de l'Aoua.
Un peu plus haut, rive contestée, on trouve un village de vingt-cinq habitants, celui du capitaine Assounanga. Assounanga, capitaine au Tapanahoni et inspecteur à l'Aoua pour le compte d'Osséissé, est un homme fort intelligent et de grande autorité dans la contrée. Sans parler qu'il est aussi très grand piaye, ce qui ne gâte jamais rien, c'est même ce qui l'a conduit aux honneurs. Chez les sauvages comme chez les civilisés, la médecine est la grande route de la politique.
Apatou ne manque pas de faire des largesses à un si grand personnage. Toujours, bien entendu, avec mes marchandises et sans m'en demander la permission, sans même m'en informer. Il en a pris l'habitude. Ce n'est pas qu'il veuille me faire une impolitesse : il ne se gêne pas parce qu'il croit que je ne m'aperçois de rien.
J'entre à mon tour en scène. Apatou ne peut disposer que de menus objets parce que la plupart de mes marchandises sont sous clef, heureusement. Or Assounanga aurait envie et grand besoin d'un pantalon. Apatou lui fait comprendre qu'il faut qu'il me le demande lui-même. Assounanga me présente sa supplique avec l'aisance d'un Bélisaire. Je fais remettre à cet homme d'État le pantalon sollicité, qui est utilisé sur-le-champ.

Nous voici, un peu plus haut, à la frontière nord-ouest des territoires Bonis-Youcas, à l'embouchure de la rivière Gonini (la rivière de l'aigle), grand affluent de gauche de l'Aoua.
Cette rivière Gonini fut suivie par Boni dans une de ses plus folles expéditions.
Boni se rendait à Pokéti, la vieille capitale des Youcas. Il remonta Gonini pendant quatre jours, puis il fit par terre un sentier qui subsiste encore, celui de Grand Cancanti (du grand fromager).
Boni allait tout simplement prendre de force, au milieu des Youcas, le commissaire hollandais qui résidait auprès du Grand-Man. Il s'imaginait qu'une fois qu'il aurait le commissaire en son pouvoir, il obtiendrait aisément de lui un traité avec la Hollande et les conditions qu'il lui plairait imposer. Il était à Pampou Gron, dans la Moyenne Aoua, lorsqu'il organisa cette expédition admirable.
Tombé à l'improviste au milieu des Youcas, il put en effet enlever le commissaire au milieu des coups de fusil échangés. Mais les Youcas ayant poursuivi Boni en nombre, celui-ci dut abandonner son prisonnier, qu'il avait d'ailleurs traité avec considération.
Cette folle algarade fut l'origine de l'alliance des Youcas avec les Hollandais contre Boni, et de la mise à prix par le gouvernement de Surinam de la tête de ce chef turbulent. C'était vers 1785.
Cette expédition, que déconseillait Agossou, fils et premier lieutenant de Boni, était bien tout ce qu'on peut imaginer de plus impolitique. Agossou disait avec raison à son père qu'il valait mieux envoyer à Pokéti des ambassadeurs au commissaire pour offrir la paix, et attendre ensuite la réponse du gouvernement de Surinam. Ce gouvernement, fatigué de la longue guerre contre Boni, n'eût pas manqué de profiter des bonnes dispositions du vieux batailleur et de lui reconnaître liberté pleine et entière pour lui et les siens. Mais, au lieu d'entrer en pourparlers, Boni commence par une attaque à main armée contre le représentant du gouvernement hollandais ! Le vieux chef eût dû pourtant savoir que ce n'est pas toujours le meilleur moyen d'obtenir quelque chose d'un chef blanc que de lui mettre le couteau sur la gorge. D'ailleurs le commissaire n'était que l'agent du gouvernement hollandais et non pas le gouvernement hollandais lui-même.
Boni aurait dû voir aussi qu'en agissant de la sorte il déclarait la guerre aux Youcas, dont la neutralité lui était si précieuse. Les Youcas, libres depuis 1762, ayant chez eux dès cette époque un agent du gouvernement hollandais, ne pouvaient laisser attaquer cet agent sans passer pour traîtres, sans s'exposer à une guerre avec leurs protecteurs, guerre qui pouvait leur amener la perte de leur récente liberté. Les Hollandais faisaient la guerre à Boni, mais les Youcas étaient neutres. Boni en attaquant les Youcas les obligeait à sortir de leur neutralité, à se déclarer pour ou contre lui. Les Youcas vivaient en bonne intelligence avec les Hollandais depuis 1762, ils s'allièrent à eux contre ce brouillon guerroyeur.
Les Bonis actuels ne sont donc guère fondés à reprocher aux Youcas, avec autant d'amertume qu'ils le font, leur ancienne trahison. Ils ne devraient accuser que la maladresse de leur vieux chef.
C'est ici, à l'embouchure de Gonini, qu'eut lieu la dernière palabre des Bonis avant de se lancer définitivement dans leur expédition contre Pokéti. La discussion y fut des plus vives entre Agossou et son père. À la fin, Boni impatienté eut recours à un terrible argument ad hominem :
"C'est que tu as peur", dit-il.
Et Agossou, nouveau Rodrigue, eut un mouvement sublime. Il brandit son sabre vers son père, et, devenu fort pâle :
"Qu'il soit appelé lâche, celui de nous deux dont le sabre ne sera pas le premier à se désaltérer dans le sang des Youcas. Père, suivez-moi !"

En amont de Gonini Crique et du saut Dagouédé qui est un peu plus haut, on ne trouve plus trace des Youcas. Mais ils ont organisé, à la manière sommaire des sauvages, ce territoire de la Basse Aoua qu'ils viennent de s'annexer. Plusieurs sentiers rattachent leurs petits centres de l'Aoua à leurs villages du Tapanahoni. Le plus méridional de ces sentiers est ce vieux sentier du Grand Cancanti qu'ils viennent, après cent ans, de restaurer quelque peu.
C'est au pied du saut Dagouédé (tête de chien) que se trouvent, dans les îlots de Bamba, les derniers centres Youcas, cinq petits villages de quatre cases chacun. À partir du saut Dagouédé, lequel est fort dangereux sur la rive française, mais ne présente qu'un rapide inoffensif sur la rive contestée, on commence à apercevoir distinctement la chaîne de la montagne de Cottica.
Ici nous canotons au sein de forêts historiques : Apatou me montre çà et là les points qu'il a rendus célèbres :
"Voici l'abattis de ma grand-mère, où j'ai été élevé jusqu'à l'âge de quinze ans."
Puis il ajoute bientôt, ne voulant me priver d'aucun détail intéressant :
"On y entend souvent, le soir et le matin, le canon de Cayenne."
Nous en sommes à 220 kilomètres à vol d'oiseau !
J'entends pourtant, le lendemain matin, cette prétendue artillerie de Cayenne. C'est un exemple de plus, parmi tant d'autres, de ces détonations produites dans les montagnes, et spécialement dans les grottes et cavernes, sous l'influence des changements de température, soit par la dislocation des roches, soit par la brusque formation de courants électriques.
Nous voici arrivés au pied d'un saut qui est le plus majestueux qu'il m'ait été donné jusqu'à présent de contempler dans le Maroni, le saut Abounasonga.
Avec Abounasonga (Abouna a sombré), nous entrons dans les grands sauts d'où nous ne sortirons qu'à Cottica. Ces sauts sont au nombre d'une vingtaine. C'est la région où les cartes marquent le saut unique d'Itoupoucou. Voilà bien comme on écrit l'histoire ! Lorsque, en 1767, Simon Mentelle descendit le premier, en revenant de l'Araoua, tous ces grands sauts de l'Aoua, il demanda aux Indiens qui l'accompagnaient comment s'appelaient toutes ces chutes. Les Indiens se mirent en frais d'imagination, car c'étaient des Indiens des centres, qui de devaient guère connaître le Maroni, et ils dirent au blanc que tout cela n'était Itoupoucou, ce qui dans les dialectes tupiques signifie le long saut : itou (saut), poucou (long). Et depuis cent ans Itoupoucou est resté sur les cartes. Dût le lecteur s'en fatiguer un peu, je donnerai le nom de la plupart de ces grandes cataractes.
Aux grosses eaux, Abounasonga, tout couvert d'écume blanche, est d'une majesté suprême. Mais dès août il est presque à sec sur les deux tiers de sa largeur. De très petits, mais nombreux îlets, de quelques mètres carrés de superficie chacun, impossibles à mentionner avec exactitude sur un itinéraire, font, avec leur végétation maigre et basse, des taches jaunes au milieu des eaux écumeuses qu'entoure d'un cadre vert sombre l'ovale haut boisé de la rivière élargie. La grande chute est rive française, elle est infranchissable, elle mesure 4 mètres de hauteur sur 50 mètres de longueur. Elle se compose de trois brèches successives d'un mètre à pic chacune. L'ensemble offre près de 10 mètres de dénivellation sur 1 kilomètre de parcours, et 500 mètres de largeur pour la nappe centrale entre les îlots, principalement répartis sur les rives. La passe est rive contestée, elle est mauvaise, il faut y franchir plusieurs dangereux rapides, dont l'un mesure 2 mètres de chute sur moins de 20 mètres de longueur.
Un peu au-dessus d'Abounasonga, l'étranglement de l'Aoua entre l'îlot Coumati Condé et la côte française, au lieu dit Fouto Ouata (eau violente), est, l'hiver, très difficile à remonter. Les eaux font une angostura, c'est-à-dire un rapide étroit et violent, resserré entre les berges à pic. On lutte quelquefois tout un jour pour vaincre le courant.
Toutes ces chutes, tous ces rapides, toutes ces angosturas, s'échelonnent pour ainsi dire de kilomètre en kilomètre. Nous allons les passer sans nous arrêter. Aussi bien cela donnera-t-il une idée des facilités et des agréments que le voyage réserve aux novices dans ces rivières sauvages et indomptables.
La grande chute de Panabisongou (Panabi a sombré) est un saut d'un mètre à pic, large seulement de 10 mètres. L'autre chute dont se compose le saut passe entre un petit îlet et l'îlet (10) Panabisongou. Son courant est d'une extrême violence.
Le premier saut Papaye (11) est fort mauvais. La rivière fait toujours angostura et est entraînée au milieu de roches périlleuses. Il faut décharger les bagages. Le second saut Papaye est aussi mauvais que le premier. L'angostura se trouve entre un îlet et la côte française. Mais les roches sont plus favorables et permettent de haler le canot, que l'on passe sans décharger.
Voici peut-être le plus mauvais saut de l'Aoua : Lansédédé (Lansé est mort), il a donné beaucoup de mal à Apatou, lequel est réellement excellent dans les sauts. Lansédédé se compose de deux chutes fort rapprochées, de chacune un mètre de hauteur. Toutes deux contournent, à angle droit, des roches à pic. On passe, en halant, au prix des plus périlleux efforts, et si l'on a de la chance. Apatou tombe dans la seconde chute, se blesse, est entraîné et manque se noyer. Lansédédé est un des tombeaux du Maroni : on compte ses victimes par douzaines. Quand la rivière n'est pas trop à sec, on peut trouver un passage dans les îlots du sud-est.
Panabisongou et Lansédédé sont encore plus mauvais en hiver, à cause de l'extrême violence de leurs angosturas.
Un peu en amont de Lansédédé, voici Pampou Gron (le champ de giraumons), où Boni séjourna longtemps et où il eut un village fort important. Ce fut son dernier établissement avant d'entrer dans la rivière Marouini.
Le saut Bachiambo, au-dessus de Pampou Gron, est assez considérable et surtout d'un bel effet. Il se compose de deux chutes, de plus d'un mètre à pic chacune, distantes de cinquante mètres l'une de l'autre et reliées par un courant violent.
Le saut de Caumou-Caumou, en amont de Bachiambo, est un rapide très long, de plus de 2 kilomètres, mais peu difficile.
"Voici, me dit Apatou, en passant entre Bachiambo et Caumou-Caumou, voici l'habitation où je vivais avec ma mère et mes sœurs quand je partis avec Crevaux en 1877."
Le saut Gramponougon est un long rapide entre les îlets du milieu du fleuve. Sur la rive française se trouvent les sauts Boma Soula (saut du boa) et Grampana (les vagues), que l'on ne passe pas dans la route que je poursuis.
Un peu en amont de Gramponougon on a une vue magnifique de la chaîne de la montagne de Cottica. Ce massif commence à la hauteur de Toutout Crique (Crique Bambou), s'accentue en face du saut Kolobouba, un peu en aval de Cottica, et se continue jusque vers le bas de la rivière Inini. Du saut Kolobouba on distingue nettement, derrière la montagne de Cottica, une autre chaîne plus élevée qui se trouve entre les deux branches de l'Abounami supérieure. Les plus hauts sommets de ces chaînes ont environ 500 mètres d'altitude.

Le premier saut que l'on rencontre au-dessus de Gramponougon est Langatétey. Langatétey (longue corde) est un rapide violent et écumeux. On y a une vue magnifique de la rivière, large en cet endroit de deux kilomètres, et de chaque côté de laquelle les montagnes du Contesté, Langatétey, Kolobouba, Dikipempé (les petits bambous), Gui Mongo (les trois montagnes), avec la double chaîne des montagnes de Cottica et de l'Abounami, dessinent à l'œil un ovale plein d'îlets verts, de nappes d'eau bleue et de sillons transversaux d'écume blanche.

Le saut Hou (saut du bruit), à l'ouest de Langatétey, sur la rive contestée, est réputé fort dangereux.

Après Langatétey on prend Kolobouba.

Le grand saut Kolobouba (le dos de tortue), le plus grand saut de Maroni-Aoua-Itany, et le plus beau en même temps que le plus difficile, coupe toute la rivière sans ménager de passes. La partie située du côté français est appelée Ouanpandeponsou. Kolobouba a plus de trois kilomètres en rive droite, du premier rapide au dernier. Sa hauteur totale atteint 20 mètres. Quand on le monte, on a la sensation de grimper sur le flanc d'une montagne liquide. Aux grosses eaux, toutes les énormes roches dont le saut est encombré sont couvertes d'une vaste nappe de mousse écumeuse jetant sous le soleil du 4e degré des feux comme des brillants. En été, le saut apparaît semé de hauts pans de murailles, fantastiques comme des ruines, entre lesquelles on se fraye péniblement un chemin sur des colonnes d'eau violemment descendantes engouffrées dans des portes demi-écroulées. Au milieu de ces cent cataractes, de vastes bassins libres, circulaires, d'un tracé parfait, où tombent, sur un miroir de lac immobile, des douzaines de chutes qui ne réussissent ni à remplir le bassin ouvert haut encadré, ni à troubler le calme éternel de sa surface azurée. C'est une vaste arène antique ruinée, c'est un désert de Palmyre que cet immense saut plein de rochers bizarrement découpés par les eaux, un cirque géant qui toujours retentit des bruits du combat sans trêve et sans fin que les eaux vivantes livrent à l'impassible granit. Des carbets de pêcheurs y ont été édifiés, que parfois la crue balaye de la cime des monticules de pierre. À partir de la plage de Krassiaba, en été vaste champ de muraire fluviatile, nourriture des coumarous, les derniers rapides se calment et l'on aperçoit un grand fromager qui annonce la capitale des Bonis, Cottica, pauvre village dans un cadre digne d'une Babylone ou d'un Paris.
Cottica avec les deux villages qui le continuent, La Paix et Séeye (à côté) - Providence ou Pobianchi a complètement disparu, - Cottica compte environ une trentaine de cases, habitées par 150 Bonis, Cottica a pour sa part une vingtaine de petites cases basses, peu confortables, entassées les unes sur les autres.
On y remarque une seule construction civilisée, la maison que le Grand-Man Anato s'est fait construire depuis qu'il est devenu riche. C'est une bonne petite habitation créole, plus importante et plus confortable que celle d'Apatou, également construite en bois et couverte en bardeaux.
Cottica est à environ 125 mètres au-dessus du niveau de la mer, d'après une moyenne prise sur plusieurs observations faites simultanément avec mes deux baromètres.

Septembre 1887. - Me voici donc à Cottica. Nous sommes au commencement de septembre 1887.
Comme il est défendu par les Bonis aux Youcas de remonter l'Aoua au-dessus de Cottica, de même qu'il est défendu par les Youcas aux Bonis de remonter le Tapanahoni au-dessus de Dri Tabiki, mes Youcas et mes Saramacas n'iront pas plus loin.
Tous mes bagages sont déchargés, me voici sans hommes et sans canots.
Mais le Grand-Man Anato, grâce à ma lettre du gouverneur et à ma situation d'envoyé du ministre", va m'arranger tout ce qu'il faut, canots, pagayeurs et vivres.
Attendons.
Anato et Cottica : un roi protégé et sa capitale.
Anato est un nègre de cinquante-cinq ans, avec un petit air rusé tempéré par une certaine bonhomie. Il est plus modeste et plus fin qu'Apatou. Il a un grand respect pour les "hommes du gouvernement" et les reçoit de son mieux. Or le confort d'Anato, sous la latitude de Cottica, n'est pas à dédaigner. Anato a du vin, de la bière, des conserves, de bon rhum, quelques douceurs. Pendant les quelques jours que je devais passer chez lui, la cordialité de sa réception ne s'est pas démentie un seul instant.
Anato est maigre, élancé, et porte élégamment un costume européen de bon goût. Il paraît qu'il est polygame, comme beaucoup de Bonis. Toutefois, je n'ai jamais vu chez lui qu'une seule femme et toujours la même, une cousine d'apatou, excellente personne avec laquelle il paraît faire très bon ménage.
La coutume de la polygamie est encore aujourd'hui assez générale chez les Bonis. Si Anato s'en cache, c'est qu'il s'est beaucoup européanisé. Mais ces femmes ne sont pas des épouses, à proprement parler, ce ne sont que des concubines. Le mariage de fait, pas plus que le mariage de droit, n'existe pas chez les Bonis. C'est l'union libre avec une femme ou plusieurs. On est libre de quitter sa femme trois mois après qu'elle a accouché, c'est l'usage. Un homme étant absent, si sa femme devient enceinte des œuvres d'un autre, elle continue à demeurer avec son nouvel homme si l'ancien arrive. Trois mois après l'accouchement, le nouveau peut abandonner la femme, de même que, de son côté, celle-ci est libre d'aller faire des excuses à l'ancien, qui peut-être les agréera. Les enfants sont abandonnés à la mère, l'homme ne s'en occupe pas. Quand les enfants sont devenus hommes, ils abandonnent leur mère à leur tour.
Anato, depuis le traité de 1861, est protégé par la France au même titre que le Grand-Man des Youcas est, depuis 1762, protégé par la Hollande. "Nous considérons officiellement le Grand-Man des Bonis comme un chef de noirs chassé de la colonie voisine, noirs auxquels, à titre d'asile et dans un but de colonisation ultérieure, nous avons laissé nos terres ouvertes. Si, en raison du point qu'il occupent, des difficultés d'accession que présente cette région, nous avons négligé de soumettre ces réfugiés à nos mœurs et à notre discipline, l'indépendance de fait qu'ils ont conservée même que les tribus indiennes, ne saurait constituer un état politique. Notre action sur eux doit être la même que celle exercée sur les nègres Bosch (Youcas) par le gouverneur de Surinam. Les Youcas reconnaissent leur dépendance du gouverneur de la Guyane hollandaise bien que fixés cependant sur le Territoire Contesté. " Telle est la situation de ces médiatisés, d'après de récentes instructions de l'administration des Colonies à M. Le Cardinal (1888).
Sans doute la créolisation de ces Grands-Mans et de leurs sujets va vite. Mais il importe de se bien convaincre qu'ils sont fort récemment émergés de la sauvagerie. Voici une petite anecdote qui en dira plus long à ce sujet que de prolixes réflexions.
Quand Anato, devenu riche, commença de faire construire sa petite case créole, son collègue youca, le Grand-Man Osséissé, lui envoya des "ambassadeurs" pour lui représenter que les ancêtres, dans leur sagesse, s'en étaient toujours tenus aux petits carbets où l'on entre à quatre pattes. La case créole d'Anato, celle d'Apatou étaient de mauvais exemple et de mauvaise augure, la nation boni en serait châtiée de Gadou pour cette imitation pernicieuse des coutumes des blancs. Les ambassadeurs assurèrent que ledit Gadou, le bon dieu des nègres du Maroni, le dieu en calembé (12) , était absolument furieux et avait envie d'écraser tout. Anato réfléchit, hésita. Finalement son charpentier, un brave homme de transporté évadé (qui récemment est parti en lui emportant 12 000 francs), le décida à poursuivre. Ce que voyant, Osséissé, jaloux, se mit à son tour à se faire construire une maison créole !
Il a été beaucoup parlé d'Anato dans ces derniers temps, à Cayenne et à la rue Royale. D'importantes découvertes aurifères ayant été faites sur la rive gauche de l'Aoua, un peu en amont de Cottica, le gouvernement de Paris et celui de la Haye donnèrent simultanément l'ordre aux gouverneurs de Cayenne et de Surinam d'interdire provisoirement aux chercheurs d'or toute prospection sur le territoire en litige.
Mais aucune défense ne put y tenir. Le territoire contesté fut envahi par les chercheurs d'or de Cayenne et de Surinam. Anato résolut alors de tirer aussi son épingle du jeu. En prélevant 15 à 20 pour 100 de l'or sortant de son territoire, en louant ses carbets aux mineurs de passage, en vendant ses marchandises d'approvisionnement, il est arrivé en moins de deux ans à faire une petite fortune. On évaluait, en avril 1888, à plus de 100 000 francs le pécule ainsi acquis par le Grand-Man.
L'invasion du Contesté et les droits de souveraineté exercés par Anato indisposèrent le gouvernement français.
"Il paraîtrait que le Grand-Man Anato frappe d'une sorte de droit régalien toutes les productions d'or qui descendent le Haut Maroni, et qu'il ne laisse accéder aux territoires découverts que les chercheurs d'or qui lui conviennent ou qui composent avec lui.
"Par le fait, Anato est devenu le véritable dispensateur de ces terrains et le bénéficiaire réel de la matière imposable au détriment des deux colonies prétendantes. Il est à craindre que cela nous expose plus tard à des revendications légitimes si la délimitation du territoire se liquidait définitivement en faveur de la Hollande.
"M. le Ministre des Affaires étrangères sera saisi à nouveau de la question de délimitation et de l'intérêt qui s'attache à ce qu'elle soit promptement réglée. Mais, comme cette rectification de frontières présentera d'inévitables lenteurs, on insistera auprès du cabinet de la Haye pour que l'exploitation des terrains situés entre l'Aoua et le Tapanahoni soit d'ores et déjà autorisée.
"Les droits perçus sur la production seraient versés à la Caisse des dépôts et consignations au profit de la colonie qui bénéficiera du territoire sur lequel l'or aura été recueilli.
"Il y a nécessité pressante d'intervenir dans la nouvelle région minière pour en arrêter l'effréné pillage. S'il est réel que le gouvernement de Surinam aurait offert d'y envoyer de compte à demi une force policienne, si le Conseil général de la Guyane a émis un voeu dans le même sens, il ne faut pas hésiter à user des moyens dont on dispose. Ils présenteront certainement, dans la pratique, des inconvénients moins sensibles que l'intervention du Grand-Man Anato."
Pauvre Anato ! il ne s'en porte pas plus mal (au moins est-il mort fortune faite!).
Avec une bonne grâce, une bonne volonté, un empressement dont je dois me louer sans réserve, Anato m'a arrangé vivres, hommes et canots. Je vais donc repartir.
Comme vivres, Anato me donne une énorme quantité de cassave (13) et de riz, beaucoup plus que je ne lui en avais demandé.
Je pars sous la conduite de Yélou, capitaine à Cottica, et d'Adam, capitaine à Assissi. Me voici avec trois capitaines et trois canots.
Le capitaine Adam est un vilain petit nègre au nez outrageusement épaté et avec une petite moustache XVIIe siècle. Il se donne des airs très civilisés parce qu'il porte généralement un pantalon de gros bleu, une chemise vareuse du même et un petit feutre gris. Ses airs doucereux et modestes cachent une vanité bien légitime : il possède trois kilogrammes d'or dans une cassette. Je traite avec tous les égards imaginables un personnage si considérable et que je paye huit francs par jours. Pour lui, il se rend parfaitement compte de l'honneur qu'il me fait en daignant pagayer pour moi.
Le capitaine Yélout est un vieux simiesque, maigre, efflanqué, décharné, sordide ; mais rapace, pingre, mendiant, au-delà de tout qualificatif.
L'un de mes pagayeurs est un gros garçon pleurard épais, qui a toujours l'air de sortir de quelque gras pâturage de Normandie pour être conduit à l'abattoir. Il répondait au nom harmonieux d'Abochito. L'autre est un petit loustic borgne, nerveux, moqueur, qui s'appelle Couacou.
Avec ce nouveau personnel, continuant à remonter l'Aoua, nous poursuivons notre route vers le pays indien.
Apatou me montre, rive droite, la route la plus méridionale des Bonis : c'est un sentier de chasse, Pingo Pachi (le sentier des cochons marrons), sentier qui, à environ 20 kilomètres d'ici, par-dessus la montagne de Cottica, va finir à la branche sud de l'Abounami.
Un peu en amont, même rive, voici le petit village boni de Ouécondo (pois sucré à l'ombre), aussi appelé Pomofou.
Pomofou est un village récent, fort joli, comptant dix cases habitées. Bien construit, bien aéré, avec des maisons espacées, il respire la santé. Du plateau élevé sur lequel il a été édifié, on jouit d'une vue superbe de l'Aoua qui coule à une dizaine de mètres en bas, et de la montagne de Cottica qui domine le paysage. L'une des cases de Pomofou, case appartenant au nommé Aponchi, un des nombreux oncles d'Apatou, est la plus grande, la mieux bâtie, la mieux comprise des cases indigènes du Maroni des Noirs réfugiés. Elle a un étage, et est entièrement construite en bois avec des galeries sur les deux côtés.
Aux environs de Pomofou, au pied de la Montagne de Cottica, la salsepareille serait, d'après ce qu'on me dit, très abondante. Les anciens Bonis avaient, paraît-il, commencé à l'exploiter.
On trouve beaucoup d'anciens villages dans ces contrées, ce qui ne signifie pas que la population diminue, mais simplement qu'elle se déplace. Les Bonis, comme les Indiens, et pour les mêmes raisons que ceux-ci, se croient obligés de changer d'installation au bout de cinq ans au moins et de dix ans au plus. Le premier ancien village que l'on rencontre est celui de Fau Ouata (quatre fois de l'eau), l'ancien village du Grand-Man Gongo, petit-fils de Boni. Tout de suite en amont de Fau Ouata, on arrive vers les deux villages de Assissi et de la Paix, villages ayant pour capitaine Adam, mon canotier.
Assissi (la sangle) est actuellement le plus important et le plus beau village des Bonis, le véritable "grand village". Il a façade sur les deux côtés de l'îlet où il a été construit, et ses trente cases propres, bien entretenues, espacées, au milieu des arbres fruitiers, sont du plus bel effet; On remarque aussi à Assissi un pacolo Roucouyenne. Cette maison a été construite, pour un des Bonis influents du pays, par un Roucouyenne du Parou. Ce notable, appelé Couami, homme vêtu, et, qui plus est, oncle d'Apatou, se trouve détenteur, lors de mon passage, de certain cognac allemand de provenance de Surinam qui fait honneur au goût de l'acheteur ou à la probité du vendeur, et qui ne me paraît pas mauvais du tout sous ces latitudes.
Le petit village de la Paix, autrefois plus important, ne compte plus aujourd'hui que cinq maisons. Il est également situé dans un îlet.
Voici Guingué Tabiki (l'îlet des cloches), je m'explique difficilement d'où vient ce nom. C'est ici que le Grand-Man Adam avait son village quand il eut l'idée de fonder Cottica. À Adam succéda Atiaba, qui a eu pour successeur Anato. Matériaux pour servir à l'histoire de France :
Adam avait eu pour prédécesseur Gongo, fils d'Agossou, fils de Boni. Les Bonis ont donc eu jusqu'à ce jour six Grand-Mans. Bonis a régné de 1772 à 1792. Voici les dates probables pour les cinq autres : Agossou, de 1792 à 1840 ; Gongo, de 1810 à 1840 ; Adam, de 1840 à 1870 ; Atiaba, de 1870 à 1876 ; et Anato, régnant depuis 1876.
Voici encore - abondance de bien ne nuit pas - la liste des Grands-Mans des Youcas : Bambi, qui fit la paix avec Agossou, en 1791, à la mort de Boni ; Coucouyacou, Béi, Béimofou, Osséissé.
Une heure avant d'arriver à Cormontibo, l'écho nous apporte les sons affaiblis d'un orchestre sauvage. On fait de la musique et des libations en l'honneur d'une vieille femme morte depuis deux mois. Cormontibo est en fête ; Gabari Mongo, qui continue la Montagne de Cottica, en retentit.
Cormontibo, le dernier village des Bonis en amont, compte une quinzaine de cases dispersées dans un immense abattis en friche. Ce sera bientôt une ruine de plus à inscrire sur la carte de l'Aoua, à côté de Misséi et de Maripa, un peu en amont, villages dont il ne reste plus aujourd'hui vestige susceptible d'être soupçonné par un œil d'Indien.
On commence à voir d'ici la montagne de Fat Chuiti, où l'on a découvert les magnifiques gisements aurifères qui ont si fortement passionné les deux colonies limitrophes.
Les sauts de Krassiaba (rivière barrée) et de Matitiki (pilon) ne sont que des rapides. Le premier saut de Krassiaba s'appelle Krassiaba des femmes (Ouman Krassiaba), et le second, Krassiaba des hommes, ou simplement Krassiaba. C'est en face du second, rive française, que se trouvait le village de Krassiaba, récemment abandonné et aujourd'hui complètement disparu.
Un peu plus haut voici les rochers de Féti Campan, théâtre, du temps de Boni, d'un combat entre les Bonis et les Youcas.

Et voici enfin, rive contestée, le premier des deux dégrads des placers de l'Aoua.
Ces placers s'étendent autour de la petite montagne de Fat Chuiti (la bonne graisse), ainsi nommée parce que les Bonis y allaient jadis recueillir l'huile que fournit la graine du palmier coumou. La presque totalité de ces placers se trouvent dans le bassin de l'Aoua ; cependant quelques exploitations sont établies jusque dans le bassin du Tapanahoni.
Les découvreurs de ces gisements sont, en réalité, Anato et ses hommes, mais le Grand-Man et ses Bonis n'en connaissaient ni la richesse ni l'étendue et ils ne savaient pas exploiter.
Un créole de Cayenne qui s'était rendu à l'Aoua par l'Approuague et l'Inini démontra l'extrême richesse de cette zone. À partir de cette époque (1885), la nouvelle de la découverte de cet Eldorado s'étant répandue, les placériens de Guyane et de Surinam accoururent en foule aux terrains aurifères.
Les défenses portées par les gouvernements de Cayenne et de Surinam contre la prospection et l'exploitation des terrains aurifères de l'Aoua demeurent sans aucun effet.
Au commencement de 1888, les deux gouvernements durent déclarer libres les recherches et les exploitations à l'Aoua.
Au début, les premiers exploiteurs, installés en dépit des défenses des gouvernements de Cayenne et de Surinam, essayèrent de garder pour eux le monopole de l'exploitation de ces merveilleux champs d'or, mais ils ne purent opposer une digue au torrent : tout le monde accourut.
Dès lors chacun s'ingénia à tirer son épingle du jeu.
Les Bonis élevèrent le taux de leurs frets jusqu'au chiffre énorme de 90 francs par baril. Un homme est un baril, une dame-jeanne est un baril, un sac de voyage est un baril : cela donne à peu près 1 000 francs la tonne pour un parcours d'environ 300 kilomètres. Les Bonis devinrent rapidement riches. Les placériens n'évaluent pas à moins de 300 000 francs la valeur totale des pièces de cinq francs et de l'or natif actuellement entre les mains des Bonis.
Non contents de ces superbes bénéfices qu'ils retiraient du canotage, les Bonis voulurent les garder strictement pour eux. Ils voulurent interdire aux autres tribus de la rivière le canotage de l'Aoua. Mais les Youcas, non moins âpres au gain et plus nombreux que les Bonis, ne voulurent pas se laisser faire la loi. Anato fut d'abord obligé de laisser les Youcas conduire les placériens jusqu'à Man-Bari. De là les canots bonis les conduisaient aux placers. Peu à peu, les Youcas s'enhardirent et bientôt ils ne craignirent pas de conduire les placériens jusqu'à Cottica. Les deux tribus faillirent en venir aux mains. Osséissé envoya un jour trois cents hommes faire une démonstration dans l'Aoua. Il y eut de fréquentes rixes entre les Bonis et les Youcas, et aussi entre les Youcas et les Saramacas, que les Youcas, victorieux, voulaient, à leur tour, empêcher de monter.
Tout cela prit fin en mai 1888. Anato et Osséissé convinrent que l'Aoua, le Tapanahoni, le Maroni seraient complètement libres et que les "nations" pourraient parcourir ces cours d'eau jusqu'où bon leur semblerait, les Youcas jusqu'aux sources de l'Itany et les Bonis jusqu'à celles du Tapanahoni. Depuis cette époque Youcas, Bonis, Paramacas, Saramacas, Indiens Galibis, pratiquent la libre concurrence dans le grand fleuve et ses deux grandes branches supérieures. D'ailleurs, bientôt, les créoles de Surinam et de Cayenne, qui s'apprennent à passer les sauts, vont apporter leur contingent, et sans doute les prix ne manqueront pas de baisser sensiblement. Mais alors les placers de l'Aoua seront peut-être épuisés.
Anato, voyant tout le monde s'enrichir dans son Contesté, ne pouvait se désintéresser de la fortune qui s'offrait à lui. Comme les placériens étaient à sa merci pour obtenir les pagayeurs bonis indispensables pour passer les mauvais sauts du Maroni, il se montra exigeant et préleva 15 et même 20 pour 100 sur le brut des productions qui descendaient. Il fallut en passer par là, surtout au début, car on n'avait pas alors les Youcas. Il eût en effet été facile à Anato d'affamer les placers en coupant leurs communications.
Dans ces conditions, le premier souci des placériens devait être d'échapper, dans la plus large mesure possible, aux exigences du Grand-Man. Le placérien qui avait fait 30 kilogrammes d'or en accusait 10 à Anato, et ne payait ainsi à la douane du Grand-Man que 2 kilogrammes au lieu de 6. Seul pour exercer son contrôle, car il n'avait évidemment pas de fisc organisé, Anato ne pouvait guère empêcher ces fraudes. Toutefois il ne tarda pas à s'apercevoir qu'on le trompait et alors il inventa des droits nouveaux : droit d'accostage à Cottica à raison de 15 francs par canot, droit de 15 à 20 grammes à payer par tout ouvrier qui descend, droit de séjour à acquitter par les patrons, etc. Tous ces droits, joints à la location de ses carbets aux mineurs, transformèrent, en deux ans, le chef des Bonis de gueux en capitaliste.
Puis, en mai 1888, fatigué de tous les ennuis que lui causait son rôle de collecteur de droits de douane, il promet spontanément de supprimer tous ces droits. Son désintéressement n'est pourtant pas, en réalité, aussi grand qu'il semble le paraître : avec la liberté de canotage dans la rivière, rien ne serait plus facile aux expéditions que de se rendre directement aux dégrads des placers sans toucher à Cottica.
Les placériens, dans la région contestée où ils se trouvaient, loin de toute loi, de toute police, ne pouvaient manquer de se donner libre champ. Les plus honnêtes d'entre eux essayèrent bien, au début, d'établir quelques règlements, mais ce fut en vain : on en arriva à adopter ce principe, que toute crique, prospectée ou non, est ouverte à tous. Je découvre une crique, je la prospecte ; elle est riche, je m'y installe, je pose un sluice. Quelques jours après, peut-être le lendemain, à 10 mètres en amont de mon sluice, à 10 mètres en aval, à côté de moi dans ce ruisseau de 2 mètres de largeur, partout des sluices. Aussi, aujourd'hui, s'en tient-on aux criques déjà vérifiées, et personne ne veut-il plus prospecter.
Messieurs les patrons s'étant montrés si habiles à se dépouiller les uns les autres de leurs découvertes, messieurs les ouvriers ne voulurent pas être en reste. Vous arrivez aux placers du Contesté avec dix ouvriers. Trois jours après il vous en reste deux : les huit autres se sont installés à côté de vous et travaillent à leur compte, sous prétexte que leurs trois jours de travail suffisent à vous rembourser des frais qu'ils vous ont coûtés. Aucune autorité, chacun à sa guise : "Nous sommes à l'Aoua", disent-ils. La plupart de ces ouvriers travaillant ainsi à leur compte laissent entre les mains des vendeurs de tafia et de vivres de Cottica les pépites sur lesquelles comptaient leurs engagistes. Ils remontent, descendent peu après à Cottica avec quelques centaines de grammes, qui ont le même sort que les premiers, et font ainsi la navette de Cottica aux placers, quelques-uns depuis deux ans. Les patrons se voient obligés, pour ne pas être abandonnés par leurs ouvriers, de s'associer avec eux par acte régulier dès Cayenne ou Surinam. Ils leur abandonnent le quart de la production brute, faible part dont cependant les ouvriers se contentent.
Cette exploitation des gisements aurifères du Contesté n'a nullement contribué, comme on le pense bien, à moraliser la contrée. Les placériens se dépouillent à qui mieux mieux, les vols sont fréquents, des coups de fusil ont été échangés. Cependant, ce qui aurait plutôt lieu d'étonner, c'est que rien de véritablement grave ne se soit produit : il n'y a eu personne de tué.
Les deux dégrads des placers présentent une physionomie originale : ce sont de grands bazars de 20 à 30 cases chacun, où, sous des espèces de paillotes annamites, des mercantis avisés viennent vendre des vivres aux travailleurs de cette petite Californie. Le métier sera lucratif jusqu'à ce que la concurrence ait fait baisser les prix. Qu'on juge des facilités de la vie aux placers de l'Aoua par cet aperçu des prix du mois de mai 1888. L'unité monétaire est le gramme d'or brut, lequel est payé 2 fr. 85 à la Banque de la Guyane, à Cayenne. Un litre de vin, 15 grammes ; un litre de tafia, 8 grammes ; 1 kilogramme de morue, 8 grammes ; un kilo de sucre, 10 grammes ; une boîte de lait condensé valant 0 fr. 80 à Cayenne, 15 grammes ; une petite tortue, 15 grammes ; un agouti (un lapin), 40 grammes ; un hocco (une dinde), 40 grammes.
Les ustensiles de travail sont à vil prix : ceux qui descendent sans esprit de retour laissent là leur matériel, dont le fret coûterait plus que ne valent les objets.
On comptait, en 1887-88, environ 3 000 personnes travaillant en permanence dans les placers de l'Aoua. C'est une population des plus mêlées : créoles de Cayenne et de Surinam, Français, Hollandais, transportés libérés, Arabes, coolies, Antillais, Anglais, Espagnols, Chinois.

On évalue la production totale depuis l'origine jusqu'à novembre 1888, époque à laquelle les gouvernements français et hollandais ont fait évacuer les placers et ont installé trois postes militaires mixtes avec un commissaire de chaque nation, à Hermina, à Poligoudoux et aux dégrads des placers, pour empêcher les placériens de se rendre aux champs d'or, on évalue cette production totale à environ 5 000 kilogrammes. En raison des facilités plus grandes que les placériens ont trouvées pour vendre leur or à Surinam, plus de 4 000 kilogrammes ont pris le chemin de cette ville et 1 000 seulement celui de Cayenne. Toutefois, dans les derniers temps, le gouvernement de Cayenne, mieux avisé, et au plus grand profit de la douane coloniale, admettait sur simple déclaration de provenance, et sans chicane ni tracasserie, l'or venant des placers de l'Aoua.

Je ne connais personne qui ait fait de grande fortune aux champs d'or du Contesté franco-hollandais, mais beaucoup sont revenus, au bout de quelques mois, avec 20, 30 et même 40 kilogrammes.

Il s'en faut que les gisements soient épuisés. On pourrait repasser toutes les criques, car l'exploitation, hâtive, a été faite avec des instruments des plus primitifs et des plus défectueux. De plus, toutes les criques n'ont pas été exploitées. Enfin on affirme que la poche se prolonge de l'autre côté de l'Aoua, en territoire français. Toujours est-il que trois ou quatre Bonis ont exploité longtemps, en se cachant d'Anato, d'excellents petits placers dans les environs immédiats de la zone actuelle, tant rive française que rive contestée.
Tel était l'état des choses en mai 1888.
Mais nous ne sommes encore qu'en septembre 1887.
Après deux jours d'une hospitalité charmante offerte par quelques placériens du Contesté, je poursuis la route vers les Tumuc-Humac.

A quelques heures au-dessus des dégrads des placers, les paysages de l'Aoua deviennent magnifiques. En arrivant à l'embouchure de l'Inini, nous contemplons, à notre gauche, la double chaîne d'Atachi Bacca (le dos d'Atachi), qui s'étend depuis l'embouchure de l'Inini jusque vers celle de l'Araoua, et devant nous l'Aoua élargie à 300 mètres, du milieu de laquelle s'élève, dans le fond, l'îlet de Caapa.
Nous vivons bien, dans cette région. Apatou, levé le premier, a déjà fléché, quand nous sortons du hamac, notre nourriture de la journée : aymaras, coumarous, toucounarés, morocos, coumatas, excellents poissons dont on ne se lasse jamais ; ou bien il nous apporte la meilleure plume de la forêt : hocco, couyououi, maraye, inamou. Souvent, en route, il s'adonne à un exercice des plus pittoresques. Quelque iguane, effrayé par le bruit des pagayes, se livre à une course bruyante dans les halliers et vient chercher un refuge juste en face du canot en plongeant dans la rivière.

FEMMES DE PLACERS Apatou aussitôt, plongeant à son tour, saisit l'iguane par sa longue queue et le jette ainsi tout vivant dans notre embarcation à la portée de mon gourdin expert, qui brise du premier coup la tête de la pauvre bête. Apatou, pour être un bon patron, un chasseur très praticien du grand-bois, n'en est pas moins un maître flécheur et un grand amateur d'exercices nautiques. C'est d'ailleurs le cas de tous ces noirs des Tribus Réfugiées.
Mais ni iguane, ni aymara, ni maraye ne sauraient cause le moindre plaisir à ce malheureux Laveau. Il est tout changé, il est maussade, bilieux, rageur, il ne mange plus : la fièvre le tient et le tient bien. Il l'a à peu près cinq fois la semaine. Ses yeux sont creux, son teint est couleur de terre, il est presque méconnaissable. La quinine, l'ipéca, l'arsenic sont impuissants ; que faire ?

Voici l'embouchure de l'Inini. Malgré son très grand parcours, cette rivière n'a qu'une embouchure modeste, de 50 mètres de largeur environ.
L'Inini conduit en pays indien. Les sources de cette rivière sont habitées par les Emérillons. Plus haut toutes les rivières coulent en terre indienne ; Marouini et Itany ont des Roucouyennes dans leurs cours supérieur, Oulémary a des Oyaricoulets et Aroué aurait des Comayanas : nulle part des Noirs réfugiés.
C'est à l'embouchure de l'Inini que finit la Guyane coloniale et que commence le Territoire Indien.
Avant de poursuivre notre route, d'entrer dans le domaine des nations indiennes, un coup d'œil statistique rétrospectif ne sera pas inutile pour donner une idée d'ensemble de l'importance numérique et de la distribution des Noirs Réfugiés du Maroni.
D'aval en amont on rencontre tout d'abord un groupe de Bonis dont le village d'Apatou est le centre le plus important. En dehors du village on trouve aussi des Bonis à l'îlet Souto Couma, à l'îlet Banagon et à l'îlet Chuiti Cassaba, le tout dans les parages du saut Hermina et en terre française. Ils sont environ 150 dans ce district.
Du saut Hermina à l'ancien placer Du Serre, à l'extrémité sud de Langa Tabiki, le Maroni est désert.
De l'extrémité sud de Langa Tabiki à l'îlet Nasson habitent les Paramacas, qui sont au nombre de 200 environ, dont 50 en terre française au village de l'îlet Nasson. Les autres Paramacas, sauf ceux de l'îlet Abouca et ceux du "grand village", occupent des habitations éparses, rive hollandaise, habitations réparties en deux groupes, l'un en face de l'extrémité sud de Langa Tabiki, l'autre en face de l'îlet Nasson.
De l'îlet Nasson à Mombin Soula, le Maroni est désert.
A Mombin Soula commencent les Youcas, émigrés du Tapanahoni. Cette migration youca est assez importante pour qu'on l'étudie en détail. Les Youcas possèdent au Maroni, en terre française, plusieurs centres dans les îlets et un seul sur notre rive. Dans les îlets ils sont d'abord deux habitations, dans deux îlets situés en face de Sangato ; puis un petit village de 4 cases au-dessus de Gun Soutou ; une habitation à Dou Tabiki ; 2 à Ga Caba ; le village de Capaci Tabiki qui compte 12 cases habitées ; plus en amont une habitation dans un petit îlet ; à Man Bari, deux villages, l'un de 15 cases, l'autre de 5 ; et enfin, avant d'arriver à Poligoudoux, à Kété, un village de 5 cases. Le petit centre de la rive française se trouve un peu en aval de l'embouchure de l'Abounami ; il compte 5 cases ; son capitaine s'appelle Montout. Les Youcas ne possèdent au Maroni, en terre hollandaise, que le petit village de Sangato qui a 5 cases. Total : en terre française 52 cases et environ 260 habitants ; en terre hollandaise 5 cases et 25 habitants, soit 285 Youcas au Maroni.
Dans l'Aoua on trouve d'abord, rive contestée, le village des Poligoudoux avec 30 cases et 150 habitants.
La Basse Aoua n'est peuplée que de Youcas. Comme dans le Maroni, ils sont principalement établis en terre française. Rive contestée, ils n'ont qu'une habitation en face de Cofi Camisa, et, un peu en amont, le village d'Assounanga, qui compte 5 cases et 25 habitants. En terre française ils possèdent, dans un îlet en face de Grand Santi, une habitation ; un village de 10 cases à l'îlet des Bois Canons : une habitation un peu plus haut, une autre à Sante Crique; 3 dans Langa Tabiki ; une autre un peu en amont ; une en face de Gonini ; 4 villages de 5 cases chacun dans des îlets au-dessus de Bamba Crique. Total, en terre française, 51 cases et environ 255 habitants ; dans le Contesté 6 cases et 30 habitants ; soit, pour les Youcas de l'Aoua, 57 cases et 285 habitants.
De Mombin Soula à Dagouédé on trouve donc 570 Youcas, dont 515 en terre française, 25 en terre hollandaise et 30 dans le Contesté.
De Dagouédé à Amerigon, l'Aoua est déserte.
A Amerigon commencent les Bonis de l'Aoua. A Amerigon on trouve une habitation boni, à Bambaouaoua une autre, une troisième à Aguidigon et deux en amont de Kolobouba, le tout en terre française. Cottica et ses deux faubourgs de la Paix et de Sééye, rive contestée, comptent ensemble 35 cases et 150 habitants. Tous les autres villages bonis sont en terre française : Pomofou, 10 cases et 50 habitants : Assissi, 30 cases et 150 habitants ; la Paix, 5 cases et 25 habitants ; Cormontibo, 15 cases et 75 habitants. Total, à l'Aoua, en terre française, 65 cases bonies et 325 habitants ; dans le Contesté, 30 cases et 150 habitants ; soit, pour les Bonis de l'Aoua, 95 cases et 475 habitants.
Avec les Bonis du district d'Apatou, cette peuplade compte donc environ 625 individus, dont 475 en terre française et 150 dans le Contesté.
Total de la population de l'Aoua : 475 Bonis, 285 Youcas, plus 150 Poligoudoux, soit 910 habitants.
Total général : 1 545 Noirs Réfugiés, dont 1 040 en terre française, 175 en terre hollandaise, 330 dans le Contesté, répartis en 18 villages, dont 13 en terre française, 2 en terre hollandaise et 3 dans le Contesté.

Voici, enfin, quelle est la récapitulation générale par tribus.

Pour les Bonis. En terre française : 475 : dans le Contesté, 150 ; total, 625 répartis dans 6 villages, qui sont, d'aval en amont : Apatou, Pomofou, la Paix, Assissi, Cormontibo, en terre française, et Cottica, dans le Contesté.
Pour les Youcas. En terre française : 545 : dans le Contesté, 30 ; en terre hollandaise, 25 ; total : 570, répartis en 9 villages, qui sont, d'aval en amont : Sangato, en terre hollandaise : Gun Sontou, Capaci Tabiki, Man Bari, Petit Man Bari, Montout, Bois Canon, en terre française: Assounanga, dans le Contesté.
Pour les Poligoudoux. Dans le Contesté, 150, au village de Poligoudoux.
Pour les Paramacas. En terre française, 50, au village de Nasson ; en terre hollandaise, 150, principal village, Apensa. Total ; 200.
Pour en terminer avec ces Noirs réfugiés, quelques mots sur leur état social.
Paramacas et Poligoudoux n'augmentent ni ne diminuent sensiblement en nombre.
Les Bonis ont beaucoup diminué. Lors de la guerre de Boni contre les Hollandais, les Bonis passaient pour être la plus nombreuse des tribus de nègres marrons. Lors de leur défaite en 1792, leur chef mort, ils furent arbitrairement confiés par les Hollandais à la surveillance des Youcas. Ceux-ci firent peser sur les Bonis une lourde tyrannie, dont ils ne furent complètement délivrés qu'en 1861 par le protectorat de la France. C'est pendant cette période d'esclavage", comme ils disent, qu'ils durent se réduire considérablement en nombre. Ils semblent avoir aujourd'hui une tendance à augmenter.
Les Youcas sont la plus prospère de ces tribus. Ils sont très prolifiques, et leur nombre, également beaucoup réduit depuis l'époque de la "grande fuite", puisqu'ils sont tombés de 8 000 à 3 000, tend à s'accroître aujourd'hui d'une façon régulière. Les Youcas du Maroni-Aoua, tout spécialement, augmentent en nombre avec beaucoup de rapidité, grâce à l'incessante immigration de leurs frères du Tapanahoni.
Une étude détaillée du caractère social et moral de ces Noirs Réfugiés nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de dire que, selon nous, tous ces gens-là, avec tous leurs défauts, pourront très bien, d'ici vingt ans, faire des créoles aussi intéressants que leurs frères de la côte de Guyane.
Avant de voir absorber par une créolisation prochaine ces Noirs depuis cent ans autonomes, voyons quel est le gouvernement chez les Bonis et les Youcas.
Le mécanisme gouvernemental chez les Bonis et les Youcas se compose de trois rouages : le Grand-Man, le Grand Conseil, les Capitaines.
La dignité de Grand-Man est à vie, mais non héréditaire. Le Grand-Man, chez les Bonis, a été héréditaire jusqu'à et y compris Gongo. Mais à partir de Gongo on cessa de prendre pour nouveau Grand-Man le fils aîné du Grand-Man défunt, on le prit parmi les enfants les plus jeunes, ou même parmi les collatéraux. Ce sont les capitaines qui choisissent le nouveau chef. Le Grand-Man ne peut, de son vivant, choisir son successeur, mais le Grand-Man ne peut, quoi qu'il fasse, être destitué. Parmi les Bonis on a toujours pris les Grands-Mans, jusqu'à ce jour, dans la famille du vieux chef.
Le Grand-Man est capitaine du "grand village" ; c'est lui qui choisit les capitaines auxquels il donne ses ordres. Chez les Youcas, le Grand-Man envoie ses capitaines à Surinam après qu'il les a choisis : ils reçoivent du gouverneur de Surinam une espèce d'investiture consistant en une canne, un costume et un diplôme. Chez les Youcas, ces capitaines sont au nombre de douze. Chez les Bonis, un seul capitaine a reçu l'investiture du gouvernement de Cayenne, c'est Apatou : il a un diplôme, mais canne ni costume. Les autres capitaines bonis, au nombre de quatre, ne sont connus ni reconnus par le gouvernement de Cayenne. Non seulement le Grand-Man choisit ses capitaines, mais encore on ne peut, sous peine d'être accusé de haute trahison, refuser cette dignité quand le Grand-Man l'a offerte.
Le Grand-Man réunit le grand conseil, composé de tous les capitaines. Ce grand conseil, aujourd'hui presque complètement tombé en désuétude, du moins chez les Bonis, ce grand conseil n'avait que voix délibérative. Le Grand-Man n'était pas obligé de se conformer aux avis que ce corps politique émettait. En réalité, les Grands-Mans avaient le pouvoir législatif comme le pouvoir exécutif. Il s'agissait d'ailleurs bien moins de lois que de décisions, tout ce que nous entendons par loi étant remplacé chez ces peuples primitifs par la coutume, la tradition, que seule pouvait faire fléchir la volonté, expressément manifestée, du Grand-Man. Le Grand Conseil n'était donc qu'une assemblée consultative.
Chez les Bonis comme chez les Youcas il n'y a jamais qu'un seul capitaine par village, mais il arrive qu'un seul capitaine commande à deux ou plusieurs petits centres. Le capitaine n'est pas astreint à la résidence.
Chez les Bonis l'autorité du capitaine sur son village est aujourd'hui aussi illusoire que celle du Grand-Man sur les capitaines. Le capitaine boni ne donne guère plus d'ordres dans son village : il sait qu'ils ne seraient pas exécutés ; pour les ordres du Grand-Man, d'ailleurs fort rares, car Anato se rend parfaitement compte de son peu d'autorité, le capitaine les fait exécuter quand il peut, comme il peut. Il paraît que chez les Youcas l'ancienne règle est encore aujourd'hui fidèlement observée : Osséissé a, dit-on, beaucoup d'autorité sur ces capitaines, et ces capitaines en ont beaucoup sur leurs villages.
Chez les Bonis, le Grand-Man n'a plus guère que l'autorité judiciaire ; et encore je doute fort qu'aujourd'hui, si un crime était commis par un Boni sur la personne d'un autre Boni, la première pensée des voisins ne soit pas d'envoyer le coupable à Saint-Laurent du Maroni. Mais le Grand-Man des Youcas et des Saramacas, exercent toujours haute et basse justice sur leurs terres. Il n'y a encore que deux ou trois ans que ce dernier faisait pendre un de ses hommes à un manguier, devant le sylvestre palais Grand-Manal.
Voici quelle était l'antique procédure. Un homme est tué dans un village, ou gravement blessé. Le capitaine du village fait mettre le coupable à la barre de justice, puis il va trouver le Grand-Man. Celui-ci fait venir le coupable, l'interroge, réunit le Grand Conseil et prononce en dernier lieu. On applique généralement, quand cela est possible, la peine selon la loi du talion : qui a donné un coup de fusil, un coup de sabre, un coup de couteau, recevra un coup de couteau, de sabre, de fusil au même endroit du corps. C'est le Grand-Man qui opère, avec lenteur et méthode, quand il s'agit d'un coup de sabre ou d'un coup de couteau : il importe de ne pas entamer le coupable plus profondément qu'il n'a entamé la victime. Le vol est puni par des amendes. Les rixes ne sont pas poursuivies. La prison est inconnue : on n'a recours qu'à la barre de justice : les ceps du moyen âge.
Aujourd'hui le Grand-Man des Bonis, en dehors de ses droits chancelants de justicier, de Grand Chef des canotages et de collecteur de redevances aurifères, a juste assez d'autorité pour réquisitionner quelqu'un et l'envoyer chasser ou pêcher pour le Grand-Man, travailler pour le Grand-Man, sans rémunération. Mais les Bonis trouvent souvent des prétextes pour se dispenser de ses corvées. Si l'on obéit encore un peu à Anato, c'est par respect pour la tradition. Osséissé continue à être redouté, obéi, servi. Mais les canotages changent rapidement tout cela. Demain ces deux rois vont être détrônés par un troisième : la pièce de cinq francs.
En pays boni, ce qui reste encore de plus apparent au sein des anciennes coutumes en ruine est une tendance à ce que tout se passe en petits conseils particuliers. C'est aussi le génie youca. Le nègre est né "palabreur". De tous côtés, à propos de tous, à propos de rien, sur les sujets les plus futiles, les plus ridicules, on fait un conseil. Assis en rond sur de petits bancs, ils discutent des heures entières, tout un jour. Si l'on arrive à s'entendre, on n'est pas obligé de se conformer à la décision prise. J'ai subi plus de quarante conseils chez les Bonis et les Youcas : c'est le fléau de la contrée. Je ne me souvenais jamais, une heure après, de ce dont il s'agissait : c'était un prétexte pour parler. Le nègre adore jacasser ; le moins disert d'entre eux rendrait des points à la plus loquace de nos commères. Une des vanités d'Apatou était de se croire orateur, surtout dans sa langue, l'élégant takitaki. Il me faisait parfois en créole un discours de deux heures sans s'arrêter. La harangue finie, j'avais beau la feuilleter : pas l'ombre d'une idée ou d'un fait. Notre belle France verra un jour tous les rôles d'avocat de second ordre tenus par des nègres de nos départements coloniaux.
Tels sont nos nègres marrons du Maroni.
Cette nombreuse population des Noirs Réfugiés du Maroni semblerait, à première vue, faire de ce fleuve une base plus solide que celle de l'Oyapok pour procéder à la colonisation de la Haute Guyane. Sur la moitié de son parcours total, des établissements pénitentiaires à Cormontibo, les rives du Maroni sont habitées : 1 500 Noirs Réfugiés, dont 1 000 en terre française incontestée, constituent évidemment un élément sur lequel on peut s'appuyer.
A première vue le Maroni plaît par ses magnifiques paysages, ses nombreux villages, la vie, le mouvement qui l'animent. Qui n'y fait qu'un voyage rapide ne manque pas de rester sous le charme.
Cependant, si l'on y regarde de plus près, on voit que c'est là une médiocre base de colonisation. En bas des transportés et des récidivistes, plus haut des nègres que l'on pourra créoliser, mais qui n'en resteront pas moins ce qu'ils sont. Cette population a, sans conteste, sa valeur économique comme producteurs, consommateurs, commerçants ; mais pour qui est épris de l'idée d'une colonie nationale en Guyane, ces transportés, ces récidivistes, ces Youcas, ces Bonis, ne sont que des utilités d'un ordre absolument inférieur. Restent les Roucouyennes, bloqués par ces éléments de population assez médiocre du Bas et du Moyen Fleuve, et qu'il faudrait aller chercher à une énorme distance de la côte.
L'Oyapok, bien que moins peuplé, présente sur le Maroni ces avantages : il n'a pas de forçats, il n'a pas de nègres marrons ; sa population maritime est un mélange ou un croisement de blancs, d'Indiens et de Noirs, excellente population toute parfaitement créolisée et fournissant autant de culture à la colonie que tous les autres quartiers réunis. L'Oyapok est la voie la plus directe et la plus courte de la Haute Guyane vers la côte. C'est même l'ancienne voie des Roucouyennes, qui descendaient jadis par le Camopi et l'Oyapok ; c'est le chemin que nos explorateurs avaient commencé à suivre à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe . L'Oyapok, fleuve rectiligne, presque sans sinuosités, de moindre parcours, se monte ou se descend en deux fois moins de temps que le Maroni. On descend, aux grandes eaux, des Tumuc-Humac de l'Oyapok à la mer en huit jours. L'Oyapok est la grande artère qui, il y a cent ans, drainait, et qui est destinée à drainer encore tous les Indiens du centre de la Guyane orientale. Il présente, dans ses immenses forêts de cacao, des richesses que n'offre pas le Maroni. L'Oyapok est la voie centrale de notre Guyane Indienne ; le Maroni n'en est qu'un boulevard.

Suivons maintenant ce boulevard jusqu'au Territoire Indien, à travers les espaces de la Haute Guyane.

PÊCHE AU COUMAROU

Auteur : Christian Voillemont infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur
Partager cet article wikio : Partager cet article | digg : Partager cet article | del.icio.us : Partager cet article | facebook : Partager cet article | scoopeo : Partager cet article | blogmarks : Partager cet article | additious : Partager cet article |
Partager les derniers articles Netvibes : Partager les derniers articles | iGoogle : Partager les derniers articles | My Yahoo : Partager les derniers articles | wikio : Partager les derniers articles | RSS : Partager les derniers articles |