CHAPITRE II

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EN ROUTE - MON CUISINIER GOUACOU - HISTOIRE D'UN PLACER - LE SAUT HERMINA - LE MARONI EST UN FLEUVE NOIR - LE "BÉRIBÉRI" - LES PARAMACAS - PRISE DE BONI DORO - NASSON - PREMIER NAUFRAGE
LES PREMIERS YOUCAS - LES GRANDS SAUTS DU MARONI - POLIGOUDOUX ET LES POLIGOUDOUX - LE CONTESTE FRANCO-HOLLANDAIS

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LE MARONI, A L'ANCIEN PÉNITENTIER DE SAINT-LOUIS

CHAPITRE II

 

EN ROUTE - MON CUISINIER GOUACOU - HISTOIRE D'UN PLACER - LE SAUT HERMINA - LE MARONI EST UN FLEUVE NOIR - LE "BÉRIBÉRI" - LES PARAMACAS - PRISE DE BONI DORO - NASSON - PREMIER NAUFRAGE

LES PREMIERS YOUCAS - LES GRANDS SAUTS DU MARONI - POLIGOUDOUX ET LES POLIGOUDOUX - LE CONTESTE FRANCO-HOLLANDAIS

Août-Septembre 1887. - Le capitaine Apatou fait à sa famille des adieux solennels qui me font penser à Agamemnon partant pour la guerre de Troie.
Mes colis sont embarqués, c'est maintenant au tour des siens. Qu'emporte-t-il dans ces volumineux pagaras (3) ? Des cadeaux qu'il envoie, me dit-il, à la belle Dilobi, au long cou, sa nouvelle femme, qui habite le Tapanahoni. Ce sont sans doute des pacotilles, selon la mauvaise habitude qu'il en a, habitude qui a failli, par deux fois, le faire congédier par Crevaux.
Je commande à trois hommes, un de moins que si j'étais caporal. J'ai Laveau, mon intendant, Apatou, mon patron, et Gouacou, mon cuisinier.
Laveau est parti de France plein d'ardeur. Il était employé à la pension de famille où je vivais : il a fait tant et si bien qu'il m'a déterminé à l'emmener. Laveau est Mâconnais d'origine, mais depuis sept ans il vivait à Paris, s'utilisant tantôt ici, tantôt là, dans le Paris qui va du quartier Malesherbes à Passy. Le climat moins aristocratique des forêts de Guyane a déjà commencé à l'éprouver sévèrement. Son adaptation à ce nouveau milieu ne se fera point, je le crains, sans de cruelles secousses.
Le vieux Gouacou était un des ilotes d'Apatou, qui m'en a fait faire la précieuse emplette au prix de soixante-quinze francs par mois. Quand Gouacou débuta dans la carrière des voyages, il y a environ quarante-cinq ans, au beau pays Bagou, en terre d'Afrique, il fut payé vingt-cinq francs, mais pour toute la vie, par un négrier de ce temps-là qui narguait le droit de visite. Le jeune homme, qui montrait déjà les plus belles dispositions, réussit à s'évader, en rade, de la cale du négrier, et à se faire accepter comme homme de peine à bord d'un autre trois-mâts moins réactionnaire qui faisait voile vers la Guyane. L'émigrant avait alors un nom africain qu'il a oublié pour le moment. A Cayenne on l'a doté de celui de Grégoire, qu'Apatou a bonisé en Gouacou.
Depuis ces quelques quarante-cinq ans qu'il est en Guyane, Gouacou a perdu ses habitudes d'anthropophagie ; mais, dans le milieu créole et placérien, il a affiné ses qualités natives : il est vaniteux, superstitieux, peureux, hâbleur, menteur, voleur, comme il n'est pas permis à un Bagou de l'être. De plus il est sorcier. Dire qu'il est très fainéant serait un pléonasme. Il respire la fausseté et tous les vices les plus bas. Il est impossible de ne pas être frappé, en le voyant, de la parfaite égalité qui est susceptible d'exister entre les différents hommes. Je l'emporte. Ce sera mon porte-bonheur. Et puis, il faudra toujours bien qu'il fasse la cuisine.
Apatou, en me le présentant, ne manque pas, avec sa loyauté et sa prudence ordinaires, d'adoucir quelque peu les couleurs. "C'est une bonne bête, me dit-il, un nègre de confiance." Or, six mois auparavant, mon Apatou venait de débaucher ledit Gouacou à un chercheur d'or, qui en fut pour le montant de ses avances. Apatou comptait utiliser l'individu à faire des prospections aurifères dans son domaine. Mais, en six mois, le vaillant Bagou ne fit que deux trous de prospection, travail de six heures pour un bon ouvrier. Il est vrai qu'il en fit plusieurs dans les barils de riz et de morue laissés aux carbets de dépôt du village. Ces deux Arcadiens n'en sont pas moins restés bons amis : "deviner l'or", "amarrer l'or (4) ", et donner "toutes piayes (5) ", cela a une grande influence sur l'esprit de notre bi-médaillé. Et peut-être est-ce de bonne foi que celui-ci me l'a recommandé comme un homme utile et "moun di raison".
J'ai trois canots. Je monte le plus petit, conduit par Apatou et l'un de ses fils, le jeune Coffi, garçon de dix-huit à vingt ans. Un autre est monté par deux Youcas. Le troisième, où Laveau et Gouacou ont pris place, porte la plus grande partie de mes marchandises. Il est monté par deux inoubliables Saramacas, un saint et un colosse. Le saint, appelé Amombé, a l'air d'un ange ; il lit et chante toute la journée des cantiques en créole de Surinam. Le colosse, un grand escogriffe très maigre et très fort dont je n'ai jamais su le nom, geint, hurle, grimace et se contorsionne toute la journée, à se faire prendre pour un mangeur de lapins crus en foire. Ce saint et ce cannibale devaient me naufrager mon grand canot. Il est vrai que six mois après ils noyaient, au saut Balonsine, près de Poligoudoux, un créole de Cayenne appelé Agneau.
"Apatou, il faut me raconter toutes les histoires que tu connais se rattachant aux sauts, aux criques, aux îles de la rivière. Tiens, voici une pipe, bourre, allume et commence."
Mon patron avec pudeur :
"Je n'aime pas beaucoup la pipe, il n'y a pas longtemps que j'ai cette mauvaise habitude, je suis un fumeur de cigares. Aussi cela me fait-il de la peine de voir ma mère et mes sœurs fumer le brûle-gueule du matin au soir sans désemparer.
"Eh bien, je vais vous conter l'histoire de ce placer dont vous voyez le dégrad (6) sur la rive hollandaise, en face de mon village. C'est le placer Sacoura. Sacoura est un mot galibi qui désigne une espèce de cachiri que les Roucouyennes appellent chacola. Le placer Sacoura appartient à un gros marchand wurtembergeois appelé Martine Duttenhofer, lequel est en train d'accaparer, à Saint-Laurent et à Albina, tout le commerce du Bas Maroni.
"Un jour, un Galibi vend un hocco à Martine. Martine trouve dans l'estomac de l'oiseau une petite pépite.
"- Où as-tu tué le hocco que tu m'as vendu ? " demande, quelque temps après, Martine à l'indien.
"- Je ne sais pas. Qu'est-ce que cela te fait ? Je te l'ai apporté, tu me l'as payé, tu l'as trouvé bon, que te faut-il de plus ?
"- C'est que je voudrais aller voir si je trouverais des hoccos, moi aussi, là où tu as tué celui-ci.
"- Il y a des hoccos partout.
"- Il n'y a pas de crique en cet endroit ?
"- Il y a des criques partout."
"Duttenhofer prend patience. Quelque temps après, le Galibi, qui avait grande envie de tafia, "revient voir le Wurtembergeois.
"- Donne-moi deux litre de tafia, nous irons chasser ensemble, peut-être retrouverai-je "l'endroit où j'ai tué le hocco."
"Ils vont par le Grand Bois.
"- C'est ici", dit le Galibi, en arrivant sur le bord d'un ruisseau."
Deux mois après, le placer fonctionnait.
Admirez donc, après cela, les gens qui font fortune !
Une demi-heure après être partis du village d'Apatou, nous arrivons au saut Hermina.
Hermina vient du mot galibi arimina qui signifie gymnote. Le saut Hermina est le premier des quatre-vingt-huit sauts que l'on rencontre quand on se rend aux Tumuc-Humac par le Maroni, l'Aoua et l'Itany ; le premier des cent cinquante-sept passages dangereux, sauts, rapides, courants, défilés, qu'il faut franchir dans cette voie périlleuse.


Quelques mots sur la distribution de ces sauts éclaireront notre marche. Dans le Maroni, au-dessus d'Hermina, un grand parcours libre se présente jusqu'à l'extrémité septentrionale de la chaîne de la Montagne Française. Alors commencent les grands sauts. Sur un parcours restreint, de moins de 40 kilomètres, de l'extrémité nord de la Montagne Française au confluent du Tapanahoni et de l'Aoua, ils s'étendent presque ininterrompus. Ils sont occasionnés par les cordons rocheux qui relient latéralement la Montagne Française aux prolongements méridionaux de la chaîne des Paramacas.
Les sauts de l'Aoua présentent deux groupes. A la hauteur de la montagne de Cottica, sur moins de 20 kilomètres de parcours, on en rencontre plusieurs fort dangereux. Le second groupe se trouve immédiatement au-dessous du confluent de l'Itany et du Marouini : plusieurs grands sauts y sont espacés sur moins de 40 kilomètres.
Dans l'Itany, ces grands sauts en aval du confluent du Marouini et de l'Itany se continuent encore en amont pendant environ 5 kilomètres. La Moyenne Itany ne compte qu'un petit nombre de sauts et la Haute Itany en est complètement libre.
Les premiers rapides du saut Hermina ne présentent aucun danger. Entre ces premiers rapides et le saut se trouve l'îlot du Cramanioc (Chuiti Cassaba Tabiki). On me montre dans cet îlot un arbre sur le tronc duquel le lieutenant de vaisseau Vidal, président de la Commission franco-hollandaise d'exploration du Maroni, écrivit, en 1861, avec la pointe de son couteau, son nom, lisible encore aujourd'hui.
Je n'ai jamais compris cette tendance, pourtant si général, de laisser de soi, partout où l'on passe, un souvenir matériel aussi ineffaçable que possible. On peut me suivre sur les bancs du collège, sur ceux de l'École, dans mes chambres d'hôtel et dans tous mes itinéraires, on ne trouvera pas une seule fois mes initiales. Ne vaut-il pas mieux se faire petit pour passer dans la vie, alléger sa charge, ne rien laisser de soi sur la route, brûler périodiquement les papiers, les souvenirs ? Il serait même souverainement agréable de pouvoir oublier à son gré certains côtés de son existence, mais la mémoire nous poursuit, parfois avec ses reproches, souvent avec ses dégoûts, toujours avec ses regrets, et l'ennui sans cesse accru des ans.
Nous passons Hermina sans encombre. L'été, le saut n'est pas dangereux, mais, l'hiver, il faut transporter les bagages par la rive française où un mauvais sentier a été tracé à cet effet.
C'est en face de la grande chute, rive hollandaise, que se trouvait le poste de Vrydenbourg établi à la suite des luttes de Fourgeoud contre Boni, pour protéger les plantations de la route de Paramaribo contre les incursions du redoutable révolté.
Au-dessus d'Hermina les noms géographiques du Maroni et de la plupart de ses affluents sont en créole de Surinam, langue des Bonis et des Youcas. Le Maroni est un fleuve noir. Là où les Bonis n'habitent plus aujourd'hui, là où ils n'ont jamais habité, aussi bien que dans leur domaine actuel, ils ont partout, étant grands voyageurs de leur nature, laissé des traces de leur passage en donnant des noms de leur langue, noms qui prévaudront sans doute longtemps, aux accidents géographiques qu'ils ont rencontrés.

Cet exode du vieux chef, l'ancêtre", comme ils l'appellent aujourd'hui : Tata Boni, cet exode des portes de Paramaribo aux Tumuc-Humac, toujours bataillant, toujours construisant des villages et toujours travaillant, pendant vingt années consécutives, de 1772 à 1792, cet étrange exode ne cesse point d'offrir une véritable grandeur.

"Après Napoléon, le plus grand homme qui ait jamais existé sur la terre, dit emphatiquement Apatou, c'est Boni."

FEMME BONIE VÊTUE Voici Féti Tabiki (l'île de la bataille), évoquant un premier souvenir de Boni.

Un peu plus haut, au sud de Langa Tabiki (l'île longue), rive française, nous jouissons une dernière fois dans le Maroni du confort européen, grâce à l'excellente hospitalité que nous offrent, au dégrad de leur placer, les frères Du Serre, deux charmants jeunes gens fort intelligents et très énergiques qui luttent depuis une dizaine d'années pour, ou, si l'on veut, contre la fortune, avec une persévérance digne d'un meilleur sort.
On vient de constater, au placer Du Serre, quelques cas de la terrible maladie que les Brésiliens appellent béribéri et nos créoles enflure, maladie qui se manifeste par une espèce de paralysie des jambes avec inflammation. Parfois, en vingt-quatre heures cette paralysie monte au cœur, et c'est fait du malade. Le plus souvent on échappe à la première attaque, mais à la seconde ou au plus tard à la troisième il faut changer d'air immédiatement, sinon l'on est mort. Le changement d'air est, je croire, le seul curatif connu.
C'est en 1881 que le béribéri fit sa première apparition dans la Guyane Française. 80 personnes en moururent aux placers de la crique Hermina, 19 au placer "Espérance", au Maroni. Dans la Mana il y eut, cette même année, des cas plus nombreux encore. Depuis, la maladie s'est répandue dans tous les quartiers.
En amont de Du Serre on prend possession d'une nouvelle nation nègre. Les Bonis d'Apatou restent en aval, voici maintenant les Paramacas.
Le premier village Paramaca, en aval, se trouve un peu en amont de Du Serre, dans un petit îlot qu'on a appelé îlot Abouca, du nom d'un capitaine Paramaca qui y a fondé un petit centre d'une douzaine de cases habitées.
Un peu en amont, rive hollandaise, se trouve le village actuel du Grand-Man des Paramacas, l'illustre Apensa. Le "grand homme", chef d'une nation de 200 âmes, est philosophe à l'endroit du linge, il n'est vêtu que d'un calembé incontestablement trop court et il n'a pas, m'assure-t-on, la moindre feuille de vigne de rechange.
Mais quand je le revis huit mois plus tard, que les temps étaient changés ! Ce n'était plus le pauvre vieux bonhomme tout nu, à l'air horriblement bête, que j'avais connu jadis. Une vareuse et un pantalon, le tout en laine bleue et abondamment galonné de rouge, un feutre à larges bords également galonné, abritaient la gloire du Grand-Man. Depuis qu'il avait reçu ces présents du gouverneur de Surinam, Apensa avait changé l'air niais qui lui allait si bien contre une pose martiale et arrogante. Toutefois, malgré cette hautaine attitude, il émanait de tout Apensa, oublieux de la modestie discrète qui caractérise sa race, un rayonnement de joie béate qui planait sur le Maroni ensoleillé !
On ne saurait imaginer l'influence du costume sur l'esprit de ces chers nègres ! Que sera-ce quand ils seront civilisés ?
La capitale des Paramacas, le "grand village" actuel d'Apensa, ne compte encore que quatre cases habitées. En amont, toujours rive hollandaise, ce village se poursuit, avec des solutions de continuité, par quelques autres cases Paramacas entourées de maigres abattis.
C'est à côté de ces carbets épars que se trouve la bicoque d'un transporté arabe évadé, qui vit là tranquillement depuis huit ans sans être inquiété par personne. Quand les évadés des pénitenciers se réfugient sur le territoire de la tribu des Youcas, le Grand-Man actuel, le sévère Osséissé, les fait arrêter et reconduire à Saint-Laurent. Apensa et Anato sont plus hospitaliers. Seul de tous les Bonis, Apatou se livre à la chasse de l'évadé. Cela rapporte vingt francs de prime. Il n'y a pas de petits profits.
Un peu en amont du "grand village" d'Apensa, on découvre, dans sa sévère beauté, la chaîne de montagnes des Paramacas barrant l'horizon au nord-ouest. Cette chaîne a au moins 500 mètres d'altitude. Au milieu de cette région aux paysages plats, elle est d'un effet saisissant.
Nous voici à Boni Doro (le campement de Boni), rive française.
Boni, rejeté par Fourgeoud sur la rive française du Maroni, eut longtemps à Boni Doro son principal établissement. Au lieu de rester en paix il sortait souvent de son campement et faisait des incursions sur le territoire hollandais pour ravager les plantations; Le gouvernement hollandais prit sur lui de poursuivre Boni sur notre territoire.
Les hostilités étant toujours ouvertes, le commandant du poste de Vrydenbourg cherchait à surprendre Boni, et celui-ci, de son côté, entretenait un petit corps de troupes presque en face de Vrydenbourg pour surveiller les Hollandais, tout en laissant la masse de ses forces à Boni Doro. Déjà, par deux fois, le commandant de Vrydenbourg avait attaqué Boni Doro. Par deux fois il avait été repoussé.
Un incident trivial fit réussir la troisième attaque. Un Boni et sa femme s'étant pris de querelle à Boni Doro, la femme s'habilla en homme, troqua la tangue contre le calembé long que les Bonis portaient alors, et, armée d'un sabre et d'un fusil, vint offrir à son seigneur et maître un combat doublement singulier. Le pauvre homme s'écria que jamais chose pareille ne s'était vue sous le soleil et il jura de faire châtier le pays infâme où se produisaient de pareilles abominations.
Il se rendit au poste hollandais.
"Je vous apporte un moyen infaillible de prendre Boni Doro.
- Comment faire ?
- Voici. Quand Boni entend un bruit de fusillade en bas, il envoie une partie de ses soldats voir ce qui se passe et prêter, au besoin, main-forte aux siens. Vous allez faire tirer beaucoup de coups de fusil au fort : Boni enverra beaucoup de monde, ce qui dégarnira Boni Doro, que vous prendrez pendant ce temps-là."
L'officier suit le conseil et part avec le gros de sa troupe, laissant au fort un petit nombre de soldats avec ordre de se livrer à des exercices de cible continuels. Boni, entendant la fusillade, ne manque pas d'envoyer du monde.
Les éclaireurs partent sous les ordres d'Agossou, fils de Boni. Arrivés en face de Vrydenbourg, les soldats Bonis en surveillance apprennent à Agossou que les soldats se bornent à tirer à la cible.
Pendant ce temps l'officier attaque Boni Doro. Agossou, qui a vite compris, rebrousse chemin aussitôt. Mais il est trop tard : Boni Doro est pris.
Un peu avant d'arriver à la "ville", Agossou rencontre son père dans un îlot.
"Boni, lui crie-t-il, la "ville" est prise ?
- Oui, répondit le chef, mais nous, pas encore."
Et les Bonis remontèrent le fleuve.
Un peu en amont de Boni Doro se trouve le petit saut du même nom. Au milieu de ce saut se trouve l'îlot Ablafo. L'îlot Ablafo (Ablafo : couper la tête) doit au Spartacus du Maroni une célébrité sinistre. C'est là que Boni fit pendant longtemps ses exécutions capitales, tandis qu'il était installé à Boni Doro. Il emmenait à Ablafo les personnes dont il avait à se plaindre et il leur coupait lui-même la tête. Il aimait beaucoup ce genre d'exercice. Il prenait son fusil et son sabre et conduisait lui-même et tout seul son canot. Le condamné était à l'avant, sans même une pagaie, oisif.
"Ne te sauve pas, lui disait Boni, car je t'arrêterais d'un coup de fusil dans les jambes et ensuite je te ferais souffrir.
- Non, chef, je ne chercherai pas à me sauver".
Et telle était la terreur qu'inspirait Boni que la malheureuse victime arrivait sur le lieu du supplice sans même avoir songé à fuir.
Sur une grande pierre plate baignée par les eaux tapageuses des rapides, à l'ombre d'un tamarinier, en face d'un des plus ravissants paysages du Maroni, Boni, féroce, inexorable, commandait :
"Tu vas mourir. A genoux. Les mains derrière le dos. Baisse la tête."
Le malheureux, plus mort que vif, obéissait, machinalement. Le sabre de Boni se levait, manié par une main sûre. Une tête roulait sur la pierre plate, et Boni se rembarquait. Il n'avait pas encore franchi les rapides, que déjà des vols tournoyants de vautours urubus planaient sur Ablafo.
L'îlot Nasson, où nous voici arrivés, est aussi une station du chemin de Boni. Il y fit, dit l'histoire, ou plutôt la tradition, un grand massacre des soldats hollandais envoyés à sa poursuite. A la suite de cet événement, les Hollandais, quelque temps après victorieux, entretinrent pendant quelques années un petit poste militaire à l'îlot Nasson.
C'est à l'îlot Nasson que fut longtemps le "grand village" des Paramacas. Le vieil Apensa y résida au début de son règne. Il se donna même beaucoup de peine pour embellir sa capitale, qui compta jusqu'à trente cases habitées. Quand Apensa fut satisfait de son œuvre, il l'abandonna. Il n'a pas été en Guyane le seul administrateur à user de cette sage pratique. Il abandonna Nasson pour aller établir plus bas son nouveau "grand village", qui ne compte encore que quatre cases.
Ce digne Grand-Man, fonctionnaire colonial de la bonne école, n'en était point à sa première migration. Avant de se fixer à Nasson il habitait une autre capitale plus ancienne, sur la rive hollandaise.
Le village actuel de Nasson présente bien. Il compte encore dix cases habitées, mais il tomba en ruines. L'entrée en est fort belle : on va du dégrad au village par une magnifique allée d'ébéniers noirs qui jonchent maintenant le sol de leurs fleurs jaunes flétries.
Des Bonis et des Youcas descendus du Grand Pays - c'est ainsi qu'ils appellent modestement l'Aoua et le Tapanahoni - commencent aujourd'hui à se fixer aux environs de Nasson.
Le plus ancien des "grands villages" d'Apensa présente maintenant un bien triste spectacle. Au milieu de plantations de manguiers, d'orangers, de papayers, au milieu de nombreuses cases en ruines échelonnées le long de la rivière, deux petits carbets où vivent seuls, infirmes, impotents, sans une femme, sans un chien, deux Paramacas centenaires dont l'un n'a qu'un bras.
Apatou, qui ne brille pourtant pas par la sensibilité, porte à ces malheureux, avec de grandes démonstrations, du riz, de la morue, du tafia, du tabac. Je l'en félicite. Mais cela se reproduira vingt fois dans le cours du voyage. Il donne à ses tantes, à ses oncles, à ses anciennes femmes, à ses nouvelles femmes, à ses amis, et, qui mieux est, sans me rien dire. Mon fidèle cicérone fait, à mon insu autant que possible, de la générosité et de la popularité avec mes marchandises. Tel un candidat préparant son élection.
Un peu en amont du village des deux vieillards se trouve, rive gauche, l'embouchure d'un affluent assez important appelé Grand Crique.
C'est un peu avant d'arriver à Grand Crique que je fis mon premier naufrage.
Les Saramacas sont des mangeurs. La nuit, pendant que vous dormez, ils se lèvent et s'empiffrent. En route, quand vous vous arrêtez un quart d'heure, ils sortent quelques provisions cachées, quelques marmites de riz de six litres tenues là en en-cas comme le poulet froid de Louis XIV, et ils goinfrent rapidement en roulant de gros yeux brillants de bonheur. En quinze jours, à eux deux, ils me dévorèrent, en sus de leur ration, un baril de riz de cent kilos, cinquante kilos de couac (7) et une caisse de biscuits. Ils acceptaient, demandaient, prenaient, volaient.
Comme j'arrivais à un carbet pour m'y arrêter un instant, le canot saramaca, qui suivait le mien, jugea le moment propice pour faire un de ses huit ou dix repas journaliers, le troisième, je crois, car il n'était que neuf heures du matin. L'ange Amombé fait un signe à son camarade le grand cannibale et voici qu'ils poussent le canot sous un grand arbre mort fortement incliné sur la rivière. Ils étaient là, commodément attablés sur leur arbre, en train d'ingurgiter leur marmite de riz, quand tout à coup l'arbre craque, tombe et enfonce le canot au fond de la rivière. J'ai déjà dit que ce canot contenait la plus grande partie de mes marchandises. Heureusement qu'il n'y avait en ce point qu'un mètre d'eau.
Nous accourons, on dégage le canot, on sort les malles, on parvient à mettre l'embarcation à flot et à la vider. Maintenant il nous faut aviser quelque plage de sable voisine où nous verserons le contenu de nos malles pour les faire sécher.
Il est triste, quand on commence un voyage, de regarder ses bagages au fond de l'eau. Cependant, quand on descend les sauts, le voyage terminé, l'appréhension du naufrage est plus pénible encore : ce n'est pas tant la peur de se noyer que l'ennui de tout perdre, et tout un travail laborieusement élaboré, et la récompense, le plus souvent illusoire, qu'on espère qu'il vous vaudra.
Et maintenant, pendant que mes Saramacas sont revenus à leur marmite, qu'Apatou fait des réflexions morales, voici Laveau sur la plage de sable, déballant les malles sous un soleil de 45 degrés. Tout est avarié, rien n'est perdu, sauf une barrique de couac, et un sac de sel qui a fondu. Mes plaques photographiques sont atteintes, les boîtes sont mouillées. Quel travail pour faire sécher cela à l'abri du soleil et de la lumière ! Pourtant je pus expérimenter, à Poligoudoux, que la gélatine des plaques n'avait été attaquée qu'au pourtour. C'est égal, vous allez avoir là à révéler quelque chose de pas bien propre, mon pauvre monsieur Jonte !
Le soir, tout est sec. Il faut remballer; Laveau s'est trop dépensé aujourd'hui. Ce travail nerveux sous le redouté soleil du Maroni, avec le dépit de voir si bêtement endommagées tant de si belles et si bonnes marchandises, sa colère concentrée contre ces deux drôles de Saramacas qui mangent en le regardant faire, lui valent dès le lendemain de nouveaux accès de fièvre.
Un peu en amont de mon naufrage et aussi un peu en amont du confluent du Grand Crique, on trouve encore un campement de Bonis, l'ancien village de Coumati Condé. C'était, sans doute, une espèce de village saint : Condé : village, coumati : piayeries, sorcelleries. Boni, chassé de Nasson, résida quelque temps à Coumati Condé, après quoi il se rendit à Pampou Gron, dans l'Aoua.
C'est dans cette région de Coumati Condé que finissent les abattis Paramacas et que commencent les abattis Youcas.
Les Youcas, ou Aucas, vulgairement appelés Bosch, sont des protégés de la Hollande, comme les Bonis sont les protégés de la France. Les Youcas habitent : 1° partie sur le territoire hollandais (rive gauche du Tapanahoni et du Maroni) ; 2° partie sur le territoire français (dans les îlots, et sur la rive droite de l'Aoua et du Maroni) ; 3° partie dans le Contesté franco-hollandais, entre l'Aoua et le Tapanahoni. C'est dans le Contesté qu'habite leur Grand-Man, à Dri Tabiki, dans un îlot de la rive droite du Tapanahoni. De même le Grand-Man des Bonis habite dans le Contesté, à Cottica, sur la rive gauche de l'Aoua. C'est de 1861 que date le traité officiel de protectorat de la Hollande sur les Youcas, et de la France sur les Bonis. Depuis 1762, lors de leur premier traité avec les Aucas, les Hollandais entretiennent un agent auprès du Grand-Man des nègres. La France n'a jamais entretenu d'agent auprès du Grand-Man des Bonis.
C'est au commencement des grands sauts du Maroni que l'on rencontre les premiers abattis youcas.
Cette région des grands sauts du Maroni est une région d'une multitude d'îlots formant un grand nombre de rapides latéraux et successifs dans un fleuve élargi jusqu'au trois kilomètres d'une rive de terre ferme à l'autre. Sur cette énorme largueur, le saut ne présente pas une chute unique, il se divise en plusieurs chutes ou rapides diversement orientés et répartis en groupes séparés par les îlots. Les Nègres ont distingué ceux de la rive droite de ceux de la rive gauche dans la continuation latérale les uns des autres, et, en effet, ceux de la rive hollandaise sont plus faciles, moins dangereux, présentent moins de dénivellations à pic. C'est le chemin des sauts de la rive gauche que suivent généralement les canots;
Voici la liste des grands sauts des deux rives :
Pétersongou (pierre à naufragé), rive française, est continué vers la rive hollandaise par Anaesponse (Anaes a enivré la rivière) ; Grand Coumarou Gnangnan (le grand manger des coumarous (8) ), par Ampouman ; Mombin Soula (le saut des mombins (9)), par Gun Soutou (le fusil qui part) ; Pachichoro (petit poisson), par Kété (théière) ; Man Caba (tout le monde finit), par Man Bari (tout le monde crie). Man Bari est le seul grand saut de la rive hollandaise.
Je ne suis pas assez sûr de mes Saramacas pour chercher la difficulté : nous prenons par les sauts de la rive gauche.
Après avoir passé Anaesponse et Ampouman, nous rencontrons, à l'embouchure de la rivière Beïman, dans un îlot, sous un mauvais carbet, avec cinq coolies et presque pas de vivres, sans un canot, M. Eugène Couy, le fils de l'honorable colon qui inaugura en Guyane l'industrie aurifère. Couy est là depuis cinq semaines, revenu de la rivière Beïman où il avait essayé d'exploiter un placer qui s'est trouvé stérile. Ses deux compagnons, deux jeunes Flamands récemment débarqués, MM. Hudlet et Bisson, viennent de descendre avec l'unique canot de l'exploitation, le premier pour entrer à l'hôpital à Saint-Laurent, le second pour aller chercher des vivres et des hommes. Couy attend son canot pour monter, avec une équipe bien ravitaillée, tenter de travailler du côté de l'Aoua.
C'est un peu en aval de Gun Soutou que l'on trouve, dans un îlot, près de la rive hollandaise, le plus septentrional des villages youcas : Sangato, petit centre de quatre cases habitées.
Un peu en amont se trouve l'embouchure de la crique Youca. Youca est le nom d'un oiseau qui prononce distinctement ces deux syllabes : you-ca. Quand les Aucas quittèrent Surinam, après leurs premières luttes contre les troupes hollandaise, de fort partis passèrent par cette crique peuplée de ces oiseaux. Les loucoumans ou piayes des Aucas tinrent assez longtemps le peuple dans cette petite rivière, pour essayer d'y élaborer le nouveau système social. De grandes fêtes, de grands sacrifices y furent célébrés. Cette crique est encore aujourd'hui sainte pour les descendants des Aucas, lesquels, arrivés au Tapanahoni, changèrent leur nom primitif contre celui des mystérieux oiseaux de la crique sainte. On me montre, à l'embouchure de Youca Crique, un autel sommaire orné de bouteilles de tafia actuellement vides, mais qui avaient été, paraît-il, apportées pleines et laissées pleines sur l'autel. "Personne, me dit Apatou, n'oserait boire de ce tafia sacré." Alors il faut attribuer ce vide, dont la nature a horreur, soit à l'évaporation, soit au passage de quelques chercheurs d'or païens.
En face, rive droite, la Montagne Française baigne ses contreforts dans le fleuve, qu'elle borde comme d'une muraille de là jusqu'à Kété.
Toute cette région est très riche en copahus. Ces arbres, dans le Haut Maroni, l'Aoua et la Basse Itany, sont assez nombreux dans les îlots et sur les deux rives pour faire l'objet d'une exploitation importante.
J'ai également remarqué, dans ces mêmes parages, un arbre que nous avons pris, Apatou et moi, pour la coca du Haut Amazone.
Le village de Capaci Tabiki (l'îlot du tatou) est le premier centre youca important que l'on rencontre en remontant le fleuve. Il compte une douzaine de cases habitées. Son capitaine, Amaca, passe la plus grande partie de son temps à Mana, où il fait le canotage pour les placers. C'est un oncle d'Apatou qui, étant de père youca et de mère boni, a une foule de parents dans les deux tribus.
Il ne faudrait pas se faire illusion sur ce titre de capitaine. Capitaines comme administrés ne sont pas beaucoup plus vêtus que les Indiens et ne vivent pas toujours aussi bien que ceux-ci, malgré les belles pièces de cinq francs qu'ils gagnent dans leurs canotages. Je dis pièces de cinq francs, car c'est la seule monnaie qu'acceptent les noirs réfugiés. Ils ne connaissent guère les pièces d'or et ne veulent plus de billets de banque depuis que de mauvais plaisants leur ont donné, comme billets de banque de la Guyane, des rectangles de papier fort réguliers découpés dans des journaux quelconques.
Beaucoup de Youcas et de Bonis ont des fusils Lefaucheux, ce qui ne les empêche pas de s'en tenir au calembé. Le pantalon et la chemise sont d'un luxe rare. L'argent du canotage est gaspillé en tafia, en futilités, ou absorbé par les exigences usuraires des marchands qui vendent à ces malheureux à 300 pour 100 de bénéfice. Ce qui leur reste de plus saillant de leurs canotages dans le Maroni et la Mana, au point de vue de leurs progrès dans la voie de la civilisation, c'est la connaissance plus ou moins rudimentaire, parfois complète, du créole de Cayenne. Jusqu'au fond du Tapanahoni, et même jusque chez les Saramacas, à huit jours au-dessus de Paramaribo dans le fleuve Surinam, le créole de Cayenne est plus ou moins parlé et compris.
Un peu plus haut que Capaci Tabiki, on trouve le village youca de Man Bari, qui compte quinze cases habitées. Un autre village voisin en compte cinq.
On reçoit, dans tous ces villages youcas, la meilleure hospitalité. On apporte au visiteur de la cassave, des plats de riz, des fruits, de la pimentade, plus qu'il n'en peut manger. Hommes et femmes vous accueillent en vous saluant en créole de Cayenne et se font un plaisir de s'entretenir avec vous dans cette espèce de langue.
Les premières passes dangereuses que l'on rencontre quand on suit le côté hollandais sont celles de Man Bari. Les quatre chutes qui constituent ce saut sont périlleuses à franchir. C'est le saut des naufrages.
Quand on a passé Man Bari, on prend une nouvelle série de sauts, les sauts de l'embouchure, où l'on remarque surtout Singa Tétey et Poligoudoux.
Singa Tétey (halez le canot) est encore plus dangereux que Man Bari. C'est un court et étroit canal entre deux îlots. Il faut nécessairement passer par là, les autres passes sont à sec. Le courant, extrêmement violent, se précipite par trois chutes hérissées de hauts bouillons d'écume. Le fond, qui est de deux à trois mètres, ne permet pas de se mettre à l'eau pour pousser et tirer le canot, il faut le haler à la corde en suivant le parapet de roches. Il est prudent de décharger les bagages et de les porter par terre, quelques difficultés que présente cette opération, car l'embarcation peut fort bien être engloutie.
Le saut de Poligoudoux (richesses perdues) se compose de cinq rapides guère moins dangereux que ceux de Man Bari.
C'est ici la bifurcation de l'Aoua et du Tapanahoni.
Le village de Poligoudoux se trouve dans le Tapanahoni, à un kilomètre environ de l'embouchure, sur la rive droite de cette rivière, et par conséquent dans le Contesté. Poligoudoux est un village de quelque importance, comptant une trentaine de cases habitées. Ces cases sont bien construites pour le pays, mais malheureusement elles sont trop petites et trop basses. Le village est spacieux, une grande place a été ménagée au centre. Entre les maisons et autour du village se trouvent de nombreux arbres fruitiers. L'altitude de Poligoudoux est à 75 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Les nègres Poligoudoux, jadis autonomes, n'ont plus aujourd'hui de Grand-Man, mais seulement un capitaine aux ordres du Grand-Man des Youcas. Ils sont vassaux des Youcas, ou, plus exactement, des assimilés sous certaines réserves. Les Youcas ont confiné là les Poligoudoux et leur ont interdit de monter ou de descendre : les Poligoudoux sont rivés à leur district. Ces malheureux sont assez durement traités par le Grand-Man actuel des Youcas, le sévère Osséissé.
Ce petit potentat, si j'en crois les Poligoudoux, ne serait guère tendre non plus pour son propre peuple. Il punit ses délinquants Youcas de la défense de sortir de leur village et des abattis de leur village pendant cinq ans, huit ans, dix ans. Le condamné, jusqu'à ce qu'il ait purgé sa peine, ne peut plus faire de canotage pour les blancs, ni même se rendre au "grand village" pour implorer sa grâce. Il est prisonnier chez lui. Le malheureux qui désobéirait s'exposerait à être mis à mort.
Anato, le Grand-Man actuel des Bonis, est bien loin, lui, de prétendre à la réputation de justicier rigide de son collègue Osséissé. C'est, dit-on, un petit roi d'Yvetot qui pense beaucoup moins à affirmer avec énergie son autorité qu'à prélever la bonne part sur les productions aurifères qui sortent de ses domaines. C'est là sa manière de gouverner.
Je suis mis au courant de toutes ces choses à Poligoudoux. Apatou m'y a planté là sans cérémonie. Mon patron, dont les affaires ne doivent pas souffrir des miennes, s'en est allé dans le Tapanahoni, au village de Bénanou, où il naquit voici quelque cinquante ans. C'est à Bénanou, son doux village natal, que sont aujourd'hui ses amours.
Il m'est donné, quatre jours après, de voir de mes yeux la belle Dilobi, actuellement l'amoureuse en titre de notre sensible Apatou. C'est une femme youca plus que mûre, ayant déjà expérimenté cinq ou six maris. Elle est décolletée par en haut jusqu'à la ceinture et par en bas jusqu'au-dessus du genou. Le galant n'est pas large en camisas. Il eût pourtant bien fait de lui cacher ses deux vieilles mamelles plates et ridées, d'un pied de long chacune, qui offensent la vue. Apatou raffole de Dilobi parce qu'elle a un cou très long surmonté d'une toute petite tête toute ronde en pochade anglaise. Et puis aussi parce qu'elle excelle à faire des espèces de briquettes comestibles à base de bananes et de pistaches, dont j'ai failli étouffer pour en avoir mangé une once.
Et comme il a mis son plus beau linge, lui, ce brave Apatou ! Comme il est élégant, comme il est pommadé, comme il sent bon ! Ah ! Ce n'est plus le fidèle Vendredi, c'est un beau Léandre sur le retour. C'est égal ! Pour un homme qui ne cesse de se vanter de ses bonnes fortunes avec les "dames de France", il faut que son esthétique ait bien changé pour qu'il puisse prendre aujourd'hui le moindre plaisir avec cette caricature.
A Poligoudoux, nous sommes à la tête du Contesté franco-hollandais.
Ce territoire contesté d'entre Aoua et Tapanahoni est assez important. Les nègres Youcas ont sur les bords du Tapanahoni la masse de leur population, répartie en dix-huit villages.
Les dix-huit villages Youcas du Tapanahoni sont, d'aval en amont : Tabiki, dans une île, rive gauche ; Ouanfinega, dans une île, rive gauche ; Bénanou, dans une île, rive droite ; Manlobi, dans une île, rive gauche ; Draye, dans une île, rive droite ; Momponsou, dans la même île ; Pooui, encore dans cette même île ; Clémenti, dans une île, rive gauche ; Sayé, dans la même île ; Sangamasousa, dans une île, rive gauche ; Pokéti, rive droite, en terre ferme : Poketi est l'un des deux chefs-lieux, c'est le village où se tient le Grand Conseil depuis le Grand-Man Bamba dont c'était le village ; Mahitac, rive droite, dans une île ; Machinhi, rive droite, dans une île ; Dri Tabiki, rive droite, dans une île, l'autre chef-lieu, résidence des Grands-Mans depuis le Grand-Man Beïman dont c'était le village ; Polacaba, rive gauche, dans une île ; Kissaye, rive droite, terre ferme ; Godolo ou Miranda, rive droite, terre ferme ; Avisite, rive droite, terre ferme. Soit onze villages dans le Contesté et sept en territoire hollandais.

Avec Poligoudoux, village unique des nègres du même nom, et Cottica, village chef-lieu des nègres Bonis, plus un petit village youca de la rive gauche de la Basse Aoua, celui d'Assounanga, on arrive au total de quatorze villages et de plus de 1 500 habitants pour le Contesté franco-hollandais, sans compter les tribus indiennes de l'intérieur, dont une seule, il est vrai, celle des Oyaricoulets, Indiens en hostilité avec leurs voisins, est réellement connue. L'existence des autres tribus, Comayanas, Yapocoyes, pour certaine, d'après les Roucouyennes, n'a pas encore été constatée par les Bonis. Enfin il se trouve quelques villages Trios et Roucouyennes sur le haut Tapanahoni. La superficie totale de la région contestée peut atteindre 25 000 kilomètres carrés.
Il n'y a pas plus de trente ans que la question du Contesté franco-hollandais a été soulevée. Pendant les siècles précédents on s'en était tenu à cette délimitation en apparence fort claire : "Le fleuve Maroni séparera les deux colonies".
Récemment, il y a quelques trente ou cinquante ans, quand on s'avisa de parcourir le bassin supérieur du Maroni, on se trouva, à une dizaine de jours de canotage au-dessus de l'embouchure, en présence de deux rivières à peu près d'égale importance : l'Aoua et le Tapanahoni. Laquelle de ces deux rivières était la véritable continuation du fleuve ? Conformément à leurs intérêts, les Hollandais dirent que c'était l'Aoua qui continuait le Maroni. La France affirma que c'était le Tapanahoni.
Entre deux rivières sœurs, qu'est-ce qui constitue la plus grande importance ?
1° Le plus fort débit ;
2° Le plus long parcours ;
3° La direction générale ;
4° La plus grande importance ethnographique et politique.
En 1861, une Commission franco-hollandaise fut nommée pour étudier l'Aoua et le Tapanahoni et formuler ses conclusions. Le président de cette commission était un Français, M. Vidal, lieutenant de vaisseau.
Les Hollandais de la Commission nous ont laissé une assez bonne carte du Maroni, au 200/000e, jusqu'au 4e degré de latitude nord.
Pour la Commission elle-même, ses conclusions, à la suite d'une étude rapide, se résument ainsi : "L'Aoua a un débit plus considérable que celui du Tapanahoni."
Tout cela fut fait avec une grande précipitation. Nos commissaires semblent s'être montrés généreux par lassitude.
1° En effet M. Vidal dit ceci : "Lorsque j'ai pris mes mensurations des deux cours d'eau, en septembre, époque du débit moyen des deux rivières, le débit de l'Aoua était de 35 000 mètres cubes à la minute et celui du Tapanahoni de 23 000 seulement." Je ne doute pas de l'exactitude de ces chiffres. Mais qu'est-ce qui a prouvé à M. Vidal qu'en septembre a lieu le débit moyen des deux cours d'eau ? Il est de notoriété, par exemple, qu'à la fin de février, c'est-à-dire de mars à juin, le débit de l'Aoua est beaucoup moins considérable que celui du Tapanahoni. Souvent même, à cette saison, les eaux du Tapanahoni refoulent celles de l'Aoua sur plus d'un kilomètre en amont.
Pour avoir le débit moyen des deux cours d'eau, il faudrait, pendant une période climatique d'une dizaine d'années, prendre des jauges hebdomadaires.
Les conclusions de la Commission n'ont donc pas de valeur à cet endroit.
2° La question du plus long parcours, sur laquelle vient se greffer celle de la plus grande largeur, n'est pas davantage résolue.
Pour ce qui est de la largeur, c'est l'Aoua qui se présente d'abord avec le plus vaste lit. Le Tapanahoni, très profond à son embouchure, est plus étroit pendant un jour de canotage, puis il atteint ou dépasse même l'extension de l'Aoua. D'ailleurs cette question de la plus grande largeur ne prouve rien. Le Rio Negro, par exemple, est plus large que l'Amazone et pourtant il n'est pas considéré comme la continuation du grand fleuve.
Quant au parcours, les commissaires français, fatigués des sauts terribles du Tapanahoni, arrivés à un étranglement, une angostura, au saut de Huingui Foutou, acceptèrent sans vérification cette assertion inexacte des Hollandais, que le Tapanahoni prenait ses sources non loin du point où l'on se trouvait. Or, l'on avait remonté à peine la moitié du cours de la rivière.
Apatou a remonté le Tapanahoni à une douzaine de jours au-dessus de Huingui Foutou, jusqu'aux savanes du Haut Trombetta où il prend naissance. Les Roucouyennes qui habitent les sources du Tapanahoni, et qui ont descendu la rivière jusqu'à Poligoudoux, m'ont dit que Huingui Foutou était à moitié chemin.
En remontant le Tapanahoni, une fois arrivé au point où la rivière cesse d'être navigable, on prend par terre, par les savanes, laissant au sud-est les sources contiguës d'Oyaricoulet Crique et d'Itany, puis, après quatre jours de marche à l'ouest, et avoir successivement passé la hauteur des sources du Yary, puis du Parou, on arrive aux sources du Tapanahoni contiguës à celles d'un des hauts bras du Trombetta.
Ces faits, que nos commissaires dédaignèrent de connaître, montrent que le Tapanahoni présente un plus grand parcours que l'Aoua continuée par l'Itany.
3° Au point de vue de la direction générale, il suffit de jeter les yeux sur une carte pour se rendre compte que c'est le Tapanahoni qui continue la direction générale, S.1/4 S.-O., du Maroni.
4° Enfin, au point de vue ethnographique et politique, les Bonis, qui occupent les deux rives de l'Aoua, sont, depuis 1861, des protégés de la France, de même que les Youcas, qui occupent les deux rives du Tapanahoni, sont des protégés de la Hollande.
En résumé, l'argument ethnographique n'a pas de valeur dans l'occasion, puisqu'il nous donnerait droit à tout le bassin de l'Aoua, et aux Hollandais à tout celui du Tapanahoni. La question du débit des deux cours d'eau n'a pas encore été sérieusement étudiée. Nous savons seulement que le Tapanahoni offre un plus grand parcours que l'Aoua et qu'il continue la direction générale du Maroni. La question reste donc ouverte.
Il faut reconnaître que cette question a été étudiée par nous jusqu'à ce jour avec quelque légèreté. Ainsi Crevaux croit que l'Aoua est la véritable continuation du Maroni parce que les Poligoudoux lui ont dit que l'Aoua était "la maman" du fleuve. A moi aussi ils ont dit cela, mais ils ont ajouté que le Tapanahoni en était "le papa". Et tels sont les documents que notre Ministre des Affaires étrangères peut consulter pour éclairer sa religion.
Mais nos Contesté ne nous préoccupent guère. Et celui-ci, dix fois moins vaste que celui que nous avons en litige avec le Brésil, celui-ci, bien qu'aussi grand encore que la Belgique, avec ses 1 500 nègres demi-civilisés et ses quelques tribus indiennes, n'aurait point sans doute ému de sitôt les Chancelleries, n'eût été la récente découverte des placers de l'Aoua.
Le différend est aujourd'hui vidé. La sentence arbitrale du Tsar, en mai 1891, a attribué tout le territoire à la Hollande.
Cette sentence n'a pas été sans impressionner l'opinion. Beaucoup de gens se sont montrés surpris que notre "ami", sinon notre allié, se fût prononcé contre nous. Mais, d'autre part, les sympathies mêmes que l'Empereur de Russie a, si fréquemment, manifestées à la France, nous font une obligation de nous incliner avec respect devant sa décision sans appel. Les relations actuelles du gouvernement russe et du gouvernement français n'ont-elles pas, du reste, engagé quelque peu le Tsar à nous appliquer le summun jus, afin d'éviter l'ombre d'un soupçon de partialité ?
Voilà ce que tout le monde dit, en juin 1891.
Qu'il me soit permis à mon tour de hasarder quelques remarques.
Aux termes de la sentence du Tsar, "l'Aoua devra être considérée comme fleuve limite et servir de frontière entre la Guyane française et la Guyane hollandaise. Le territoire en amont des rivières Tapanahoni et Aoua doit désormais appartenir à la Hollande. Seront respectés, d'ailleurs, tous les droits acquis de bonne foi par les ressortissants français dans les limites du territoire qui a fait l'objet de la présente discussion."
Il semble que cela soit bien net et que le différend soit bien tranché. Malheureusement ce n'est qu'une apparence. Qu'on me permette d'épiloguer sur les termes géographiques : cela ne sera pas absolument oiseux.
Qu'est-ce que l'Aoua, qui doit servir de frontière entre les deux colonies ? Tout le monde sait que l'Aoua change de nom en amont, se divise en deux branches, dont l'une, la branche occidentale, s'appelle l'Itany, et l'autre, la branche orientale, s'appelle Maroni (Marouina en idiome boni, Marouini en Roucouyenne). D'après mes dernières explorations, ces deux rivières sont à peu près d'égale importance. Laquelle des deux choisira-t-on, en dernière analyse, pour frontière ? La Marouini ou Marouina ne deviendra-t-elle pas le prétexte d'une nouvelle chicane? La Hollande, mise en goût par son récent succès, ne cherchera-t-elle pas à profiter, pour des empiétements futurs, de ce qu'il y a de vague et d'incomplet dans le texte du jugement arbitral ?
Je ne voudrais pas mettre en doute un seul instant que notre administration des Colonies et celle des Affaires étrangères n'aient fourni à l'éminent et sympathique arbitre tous les documents relatifs à la question et capables de l'éclairer. Il n'était pas besoin d'appartenir à l'administration ni à la diplomatie pour savoir où les prendre. Les explorateurs français ont recueilli sur place la plus grande partie de ces documents, et ces documents prouvent parfaitement nos droits.
Comment donc expliquer cette sentence, d'une impartialité au-dessus de tout soupçon, et qui a dû pourtant causer un étonnement aussi général en Hollande qu'en France ? Y aurait-il des dessous inconnus du vulgaire ? Tout cela est étrange, car autant nous avons une haute confiance dans le souverain du peuple russe, autant nous croyons aux lumières des deux grandes administrations de la rue Royale et du quai d'Orsay.
Le second point de la sentence arbitrale n'est pas, lui aussi, sans appeler nos méditations : "Seront respectés, d'ailleurs, tous les droits acquis de bonne foi ...". De bonne foi ! Qu'est-ce à dire ? Tous nos ressortissants, sans exception, n'auraient-ils pas acquis leurs droits "de bonne foi" ? Mais ce n'est là sans doute qu'un vocable habituel du formulaire diplomatique.
Considérons seulement le principe établi par cette seconde partie de la décision arbitrale : il fait honneur à l'équité chevaleresque du Tsar. C'est la considération du droit qu'ont les bonnes volontés, les intelligences et les capitaux, de garder toujours dans leurs mains - sinon sous leur pavillon national, - malgré les fluctuations des frontières, un pays qu'ils ont colonisé et créé en quelque sorte. Cela est gros de conséquences dans l'avenir et même dans le présent. Nous pouvons nous dire : "Partout où nous avons des intérêts, commençons par les faire valoir ; installons-nous, exploitons, commerçons : voilà la vraie diplomatie. Une fois que nous aurons le pays dans nos mains, nous serons moins pressés de recourir à des arbitrages qui ont leurs hasards, comme les guerres."
Tout compte fait, l'homme qui entend le mieux la colonisation, à notre époque, c'est donc, en somme, Cécil Rhodes. Il s'empare, avec sa Compagnie, d'immenses territoires dans le Sud Africain, il les exploite, les conquiert et les défend avec une force armée : à la tête de ses colons, de ses mineurs, de ses négociants et de ses miliciens, il est prince du Zambèze, prince du Désert : il faudrait des millions et des armées à son gouvernement ou à tout autre pour le déloger! Mais son gouvernement n'a garde d'y songer, car c'est le gouvernement Anglais ; loin de là, il le suit, l'encourage, le protège. C'est très beau, les droits diplomatiques, et les chartes, plus ou moins obscures ; mais rien ne prévaut contre le fait. Dans les territoires déserts et litigieux, pénétrez, occupez, établissez quelque chose de solide, créez une force et vous restez maître. En ces matières comme en beaucoup d'autres, il n'y a qu'une vérité : c'est d'être fort.
Il ne faut pas oublier que, dans ces contrées sauvages, la diplomatie, l'administration, les petites parlotes sentimentales sont des non-sens. Pour créer dans ce néant, il n'y a que la volonté intelligemment et indomptablement agissante de quelques hommes de fer.
Nous avons eu le tort de l'oublier à l'endroit du Contesté de l'Aoua.
Toutefois, quand de salutaires leçons, comme celle que vient de nous donner notre impérial ami le Tsar, nous coûtent si peu, nous serions vraiment ingrats de ne pas envoyer une fois de plus au noble souverain du peuple russe l'expression de nos sympathies les plus sincères.
Sans qu'il nous soit interdit cependant, la question étant vidée, de nous la résumer, pour mémoire.
I. Le territoire que l'arbitrage nous a enlevé était important. Il était important : 1° par sa superficie ; 2° par ses populations nègres et indiennes ; 3° par ses gisements aurifères.
II. La moitié orientale de ce territoire, celle où ont été découverts les gisements, était depuis 1861 sous notre protectorat, de par les nègres Bonis, nos protégés, qui l'occupaient.
III. Cette moitié orientale est habitée par des tribus Indiennes, Roucouyennes, Oyaricoulets, Trios, avec lesquelles les Français seuls ont eu des relations, les Hollandais jamais.
IV. Les richesses de cette moitié orientale du territoire hier contesté ont été découvertes par nos créoles, explorées par eux, par eux exploitées en très grande partie, et elles sont, encore aujourd'hui, presque entièrement dans leurs mains.

Pour cette moitié orientale, au moins, nous avions le droit et nous avions le fait.

Voilà la vérité.

Auteur : Christian Voillemont infos sur l'auteur | contactez l'auteur | le site de l'auteur
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